L'intelligence artificielle arrivera-t-elle à temps ?
À contre-courant des prédictions alarmistes, il ne serait peut-être pas absurde de se demander si l'IA sera capable d'automatiser suffisamment vite et fort pour compenser l'inéluctable érosion de la population active.
- Publié le 09-01-2024 à 10h55
- Mis à jour le 09-01-2024 à 10h56

Une opinion des Professeurs Nicolas van Zeebroeck (ULB) et Bruno Colmant (ULB et UCLouvain)
Depuis la sortie avec fracas de ChatGPT il y a un an, la sidération et la panique ont cédé la place à une sourde inquiétude, voire à l'angoisse d'une société déshumanisée et poussée massivement au chômage par les intelligences artificielles (IA). Goldman Sachs prédisait récemment que 300 millions d'emplois seraient balayés par l'IA. De nombreuses professions craignent l'avènement de ces outils capables d'automatiser des tâches cognitives de plus en plus complexes. De surcroît, les limites du possible sont repoussées chaque jour un peu plus loin par les progrès fulgurants de l'IA générative.
Depuis les travaux de Keynes en 1930, des économistes prédisent régulièrement la fin du travail du fait de l'automatisation. Paradoxalement, l'emploi est en réalité florissant en Europe et aux États-Unis, avec des taux de chômage au plus bas depuis 40 ans. Cela s'explique en partie par la création de nombreux emplois liés à la technologie, tels que les experts en SEO ou les ingénieurs de chatbots. Cependant, le vieillissement de la population et le tarissement des viviers de main-d'œuvre disponible, en raison du départ à la retraite des baby-boomers et de la fermeture des frontières à l'immigration, contribuent également à cette situation. Les projections indiquent que la population active pourrait ne plus représenter que 50 à 60 % de la population totale dans certains pays de l'OCDE d'ici deux ou trois décennies, contre près de 70 % en 2000. Qui plus est, une population âgée est une population qui a besoin de soins et de services spécialisés. Les secteurs de la santé et du soin aux seniors sont déjà en pénurie et peinent à recruter. Qu'en sera-t-il dans quelques années ? Et comment pourrons-nous faire porter le poids financier de ces soins et des pensions sur des épaules de moins en moins nombreuses ?
Déplacer ou modifier le travail, plutôt que le supprimer
C'est ici qu'intelligences artificielles et robotiques pourraient s'avérer essentielles. Il n'est mathématiquement pas concevable de maintenir les niveaux de vie en Occident sans un recours massif à l'automatisation ou à l'immigration. Si bien qu'à contre-courant des prédictions alarmistes, il ne serait peut-être pas absurde de se demander si l'IA sera capable d'automatiser suffisamment vite et fort pour compenser l'inéluctable érosion de la population active.
Il est permis d'en douter à plusieurs titres. D'abord, parce qu'incorporer la technologie dans le fonctionnement des organisations est infiniment plus complexe qu'un rapide dialogue avec ChatGPT. Ceci implique qu'il y aura inéluctablement un décalage qualitatif et temporel important entre les possibilités théoriques de la technologie, et son effet productif réel. Ensuite, parce qu'aussi intelligente qu'elle parvienne à se faire passer, la technologie a plus de chances de déplacer ou modifier le travail que de le supprimer purement et simplement. Si la numérisation a largement contribué à une information plus abondante, riche et accessible, elle s'est aussi accompagnée d'un accroissement considérable des tâches bureaucratiques. Plus la machine est capable de calculer, de raisonner voire de produire, et plus nous nous transformons – comme le prédisait déjà Thoreau au XIXe siècle – en outils de nos propres outils, désormais chargés de l'alimenter en données, et de contrôler son travail en sortie. Un médecin ne travaille pas moins qu'avant, mais il passe désormais plus de temps à encoder des prescriptions et autres documents électroniques ou à contrôler le diagnostic posé par une machine qu'à soigner ses patients.
La question de la fiscalité
Le danger n'est donc sans doute pas la disparation du travail, mais une profonde redistribution des tâches entre humains et machines, laissant aux secondes la part la plus productive des activités. Dans un tel scénario, la principale préoccupation sera celle de la capture et de la distribution de la valeur produite. Cette question ramène donc immanquablement à celle du partage des gains de productivité, dont on sait qu'ils sont progressivement confisqués par le capital au détriment du travail depuis une trentaine d'années, soit depuis le déploiement fulgurant de l'informatique, puis de la numérisation avant de reprendre les pleins effets des développements futurs de l'IA. De manière légitime, les concepteurs de l'IA, ou les entreprises qui les exploiteraient pourraient prétendre à accaparer ces gains de productivité sous forme de plus-values extraites de la rémunération des travailleurs, dans une pure logique marxiste. Inversement, les citoyens déclassés pourraient revendiquer une indemnisation sociale correspondant à l'irruption de la technologie dans leurs cycles de production.
Ceci signifie que même si l'IA est indispensable pour répondre à la question du vieillissement de la population, les systèmes de taxation et de parafiscalité, essentiellement fondés sur le travail, s'avéreront désuets, car ils sont l'héritage d'un passé manufacturier. La négociation d'un cadre social de qualité dans l'immersion dans l'intelligence artificielle pose donc la question de la fiscalité.
Changement de paradigme
Ce qui précède fait inévitablement référence à l'économiste suisse Jean de Sismondi (1773-1842), qui théorisa ce basculement vers la mécanisation. Il suggéra l'idée que tout individu remplacé par une machine reçoive à vie une rente perçue sur la richesse entraînée par la mécanisation de son emploi. En d'autres termes, le propriétaire ou le gestionnaire du processus aurait dû s'acquitter d'un impôt correspondant à une partie des gains de productivité qu'il a soustraits à la sphère marchande collective.
Sans adopter une taxe sur les robots ou sur l'automatisation, il faudra probablement déplacer la gravitation de la taxation du travail vers les entreprises qui devraient alors contribuer davantage à la sécurité sociale et au financement des pensions. Cette idée peut choquer, mais sa plausibilité s'impose si l'on considère que le vieillissement de la population devrait idéalement être compensé par des machines. Ce changement de paradigme pourrait contribuer à un partage plus juste des gains de productivité, sans pour autant décourager les entreprises à investir dans l'automatisation.

