"L'objectif des hommes proféministes, c'est pas d'être félicité non plus !"
"C'est sûr que c'est plus rigolo pour les médias de faire le portrait d'un homme féministe que d'une femme féministe…" plaisante notre franc-tireur Francis Dupuis-Déri, qui n'est pas dupe du possible 'effet spectacle' de son essai. Précisément, la parole d'un homme qui réfléchit en féministe souligne la nécessaire dimension universaliste dans cette lutte d'oppression. Entretien.

- Publié le 08-03-2024 à 14h03

La symbolique du 8 mars a pris un tour différent ces dernières années dans un contexte qui a vu, parallèlement, les études de genre se multiplier dans les universités, et les bouches s'ouvrir dans les médias, pour dire les situations de domination dans lesquelles toutes les femmes se sont déjà trouvées. Aucun monde (professionnel, artistique, sportif) n'est exempté du hashtag #metoo, et pour cause, le système actuel ne permet pas une égalité des sexes, voire, induit une possible domination d'un genre sur l'autre.
Francis Dupuis Déri le rappelle en introduction de son essai : "90 % des gouvernements de la planète sont dirigés par des hommes". "95 % des firmes privées sont dans la main des hommes, au niveau mondial". À titre individuel, les hommes ont de meilleurs salaires que les femmes à travail égal, et "au chômage, l'allocation qu'un homme touchera sera environ 20 % plus élevée que celle d'une femme dans la même situation, selon l'Institut national de la statistique et des études économiques".
Si le 8 mars, Journée internationale du droit des femmes est une occasion de redire les inégalités que le féminisme combat, le politologue québécois entend préciser que cette lutte est loin de n'être qu'une affaire de femmes.
À l'heure actuelle, beaucoup d'hommes cherchent à se positionner de façon juste vis-à-vis du féminisme. Que répondez-vous à ceux qui ont peur d'oser dire qu'ils sont pour le féminisme, voire féministes ?
Qu'est-ce qu'on peut répondre à ça ? En fait, si l'objectif c'est d'être pour l'égalité entre les sexes parce qu'on a compris que nos sociétés sont inégalitaires en défaveur des femmes, l'objectif premier ne devrait pas être de s'assurer qu'on ne se fait pas critiquer.
Si on se fait critiquer, on écoute au moins la critique. C'est quoi d'ailleurs la critique qu'on fait aux hommes ? Qu'au-delà de nos bons mots et de notre idéal, on n'est pas à la hauteur de nos prétentions à être dans l'égalité ? Si on nous fait remarquer qu'il y a des incohérences et des choses critiquables dans nos actions, on essaie de s'améliorer. L'objectif des hommes proféministes, ce n'est pas d'être félicité non plus !
En devenant féministes, vous nous rappelez que certains hommes pourraient se sentir comme "des traîtres à leur race", puisque dans l'actuel contexte d'inégalité des sexes, les hommes qui tendent à l'égalité homme/femme, ont, en fait, quelque chose à perdre.
C'est une expression qui est utilisée par des personnes racisées, comme le philosophe afro-américain Charles Wade Mills (1951-2021), qui parle de "renégats de race" pour évoquer ces hommes blancs qui ont lutté contre l'esclavagisme et qui ont été pendus pour cela. Il y a des féministes "traître à leur sexe". Dans nos sociétés inégalitaires et clivées, il y a des camps car des forces s'affrontent mais les gens ne sont pas nécessairement du côté où on pense les trouver. En ce moment, avec ce qui se passe à Gaza, des juifs sont contre Israël.
Mais on voit aussi pour certains hommes craignent le regard de leurs pairs s'ils se montrent attentifs à la question égalitaire entre les sexes.
Cette histoire de 'traîtrise' devient une arme de dénigrement pour les antiféministes. Systématiquement, les hommes féministes sont soupçonnés d'être homosexuels, d'avoir un désordre psycho identitaire. Ils sont souvent qualifiés d'hommes efféminés", on les traite de "pisse-assis". Tout ceci psychologise, sous forme d'une pathologie, l'engagement des hommes pour le féminisme, de la même manière qu'on explique l'engagement politique des femmes féministes par une sorte de biais : elles sont forcément hystériques, ou dans la haine des hommes, ou alors des lesbiennes refoulées. Une manière d'évacuer les enjeux politiques et économiques réels qui les motivent.
Pouvons-nous revenir sur la définition du féminisme : comment le définissez-vous face à des gens qui ont l'air de ne rien y comprendre ?
Je reviens souvent sur les grands principes qui font consensus, soit ce mouvement qui vise l'égalité entre les sexes, qui vise à la liberté, pour les femmes, de faire ce qu'elles veulent de leur vie dans le respect de leur dignité, intégrité psychologique, physique et sexuelle. On est dans la logique : liberté, égalité, solidarité.
Rencontrez-vous des hommes qui font semblant de ne pas être au courant de l'actuelle inégalité de genre ?
Oui. Et les plus problématiques sont les antiféministes qui disent que l'égalité est déjà atteinte. Pour eux, ces questions des combats féministes sont pertinentes pour des pays comme l'Afghanistan, par exemple… Certains d'entre eux vont dire, non seulement que l'égalité est atteinte, mais que le féminisme est allé trop loin. Que le femmes sont en train d'écraser les hommes, à l'école, dans les milieux professionnels. Que la société serait 'trop' féminisée.
Une armée de femmes donc, qui auraient donc le temps d'écraser les hommes, en plus de tout ce qu'elles font déjà… Mais il faut dire aussi que les femmes sont très bien organisées.
Elles sont rusées. (rires)
Y a-t-il des hommes qui sont féministes sans le savoir ? Ou est-ce une pensée qu'il faut avoir conscientisée pour l'être véritablement ?
On n'a pas besoin de lire des traités féministes ou d'avoir des cours en étude sur le genre pour être féministe. Je donne en exemple ces témoignages que j'ai reçus d'hommes qui me disent : "Je pensais la société égalitaire entre les hommes et les femmes, mais maintenant que je suis père d'une fille, je réalise la situation" .
Dans votre ouvrage, vous prenez le temps de nous décrire un certain Warren Farrel dont vous nous dites qu'au départ il était un proféministe. Mais, quand son épouse le quitte pour un ponte de l'informatique, il devient antiféministe. Il semble que le féminisme soit une position politique très liée à la sphère personnelle.
Farrell, c'est le gars qui retourne sa veste, et il est d'autant plus efficace dans les médias qu'il maîtrise totalement le vocabulaire et l'analyse féministes, qu'il a retournés comme une crêpe. Il est désormais promoteur d'un discours masculiniste dans lequel il explique que les femmes émancipées prennent trop de place dans nos sociétés, que les hommes en souffrent, et qu'il faut s'occuper d'eux.
On comprend aussi que le féminisme peut être un militantisme à vocation utilitariste, qui sert les individus dans leurs relations interpersonnelles…
C'est rare de voir des hommes proféministes manifester pour changer plus de couches, pour faire plus la vaisselle, ou pour s'occuper des bébés ou des grands-parents en fin de vie ! Je le dis de manière un peu cynique, mais c'est la même chose pour la défense des droits des travailleuses du sexe. Pour les hommes, être pour la liberté des travailleuses du sexe, oui, c'est progressiste. Mais bon, ce n'est pas si clair comme position non plus, quand on sait que 99 % de l'industrie du sexe est à destination des hommes. On se doute qu'ils ont aussi à perdre.
Vous prenez le temps de citer l'historienne française Michelle Perrot : "Il faut beaucoup d'amour, de complicité et d'abnégation pour un homme pour être proféministe". Ce combat politique du féminisme, est-il forcément relié à une histoire personnelle : à une mère, une sœur, une épouse, ou encore un environnement professionnel qui marque un esprit, et qui donne envie de changer quelque chose ? Parce qu'a priori, le féminisme, en tout cas pour un homme, est forcément une histoire de coût. Il y perd, comme le suggère Michelle Perrot.
Je cite beaucoup d'hommes qui disent : "C'est venu par ma conjointe". La plupart des hommes parlent d'une révélation, souvent dans les relations interpersonnelles. Précisément dans le couple hétérosexuel. C'est d'ailleurs toute la complexité de cet horizon hétérosexuel : certes, c'est important de pouvoir se dire pour la liberté, mais si l'on compare aux autres luttes [interprofessionnelles], le syndicaliste ne s'endort pas le soir à côté de son patron.

Qu'est-ce que les hommes ont à gagner à devenir féministes, très concrètement ?
Si vous êtes pour l'égalité et la liberté, vous êtes pour le féminisme. Et plus le féminisme avance, plus vous vivez dans une société qui correspond à vos valeurs. Ensuite, si vous êtes en empathie ou en amour avec votre sœur, votre mère, votre conjointe, vous espérez qu'elles ne seront plus harcelées, violentées, qu'elles n'auront pas peur dans la rue, qu'elles ne seront pas maltraitées au travail. Et, précisément, les avancées féministes leur donne des meilleures conditions de vie. Enfin, il y a l'idée que des relations interpersonnelles avec des femmes émancipées sont plus enrichissantes. Je le dis pour la blague même si ce sont des résultats scientifiques : aux États-Unis, des études en psychologie démontrent que les relations sexuelles dans les couples où la femme est féministe sont plus satisfaisantes. Ce qui contredit l'idée de la féministe "mal baisée". À l'époque, les féministes répondaient d'ailleurs : "C'est la faute à qui ?"...
Des hommes vous remercient-ils de leur proposer autre chose ?
Il y a des femmes féministes qui me remercient : elles me disent qu'elles vont offrir le livre à leur conjoint. Mais les hommes ne me remercient pas trop. Ceux qui ont lu mon livre me disent que c'est déprimant. Mais notez que, pour cet essai (qui paraît chez Textuel en Europe, et au Québec, aux éditions féministes Remue-Ménage, NdlR), je suis en alliance avec les féministes. Et, à la fois, certaines féministes peuvent penser que je tire des bénéfices personnels de ce travail sur le féminisme.
Je sais, aussi, que la parole d'un homme sur certains enjeux peut être efficace sur d'autres hommes. Mais quand je suis invité à prendre la parole, je la partage avec une féministe. Depuis une quinzaine d'années, je collabore avec la sociologue Melissa Blais, spécialiste de l'antiféminisme. En termes d'impacts et d'effets, c'est le format qui me permet d'être le moins en contradiction.
⇒ "Les hommes et le féminisme. Faux-amis, poseurs ou alliés". Aux éditions Textuel, 159 pp., 18 €.

La bio express de Francis D.D.
En classe préparatoire, Francis Dupuis Déri (Montréal, 1966) suit un cours sur les femmes. Arrivé à la table de ses parents, il passe un savon mémorable à sa mère, parce qu'elle est l'esclave de la famille. Puis, il quitte la table "sans débarrasser". Fan de l'humoriste Yvon Deschamps qui imagine, dans les années septante, des monologues politiques et ironiques, il est sensibilisé à travers ces récits caustiques, à la réalité des femmes pauvres de la banlieue de Montréal. "J'ai dû écouter ce disque-là 200 fois pour m'endormir".
En décembre1989, l'attentat antiféministe à l'école polytechnique de Montréal, où le tueur éructe : 'Vous êtes des femmes, vous allez devenir des ingénieures, je hais les féministes" avant de tirer sur les étudiantes ingénieures, le marque durablement. "Même si je n'étais pas sur le campus ce jour-là". (L'attentat fait 15 morts et 13 blessés, NdlR)."J'ai ensuite suivi un cours sur le genre et le féminisme, et j'ai eu, aussi, des conjointes qui m'ont imposé une modalité qui rendait le tout conscient". Spécialiste de la démocratie, sujet avec lequel il entre à l'université, il enseigne depuis 2006, dans le département de sciences politiques, et à l'Institut de recherches et d'études féministes (IREF), à Montréal.