Face-à-face entre deux chrétiens à propos de la polémique de la cérémonie d'ouverture des JO

L'un dénonce une scène de dérision et de moquerie du christianisme. L'autre se réjouit de cette "parodie" qui met en avant le message du Christ : aimer celui ou celle qui est étranger et qui est différent.

Philippe Katerine a fait le show lors de la cérémonie d'ouverture des JO 20254 à Paris.
Le tableau polémique met en scène plusieurs personnes – dont des drag-queens – attablées dans une scène qui ressemble étrangement à la Cène. Elle se conclut par l’apparition du chanteur Philippe Katerine entièrement nu sous une cloche à repas, ©D.R.

Spectaculaire, la cérémonie d'ouverture des JO a été quasi unanimement et chaudement applaudie, à part une séquence, celle de la Festivité, qui a fait polémique et continue de faire parler d'elle.

Le tableau met en scène plusieurs personnes – dont des drag-queens – attablées dans une scène qui ressemble étrangement à la Cène. Elle se conclut par l'apparition du chanteur Philippe Katerine entièrement nu sous une cloche à repas,

Cette "parodie de la Cène" a été qualifiée par Elon Musk "d'extrêmement irrespectueuse envers les chrétiens". Le replay de l'événement a été supprimé de la chaîne YouTube officielle du Comité international olympique. La conférence des évêques de France a déploré de son côté que cette "cérémonie a malheureusement inclus des scènes de dérision et de moquerie du christianisme". Et de penser à "tous les chrétiens de tous les continents qui ont été blessés par l'outrance et la provocation de certaines scènes".

Scène controversée lors de la cérémonie d'ouverture des JO: un sponsor se dit "choqué" et se retire avec effet immédiat

Le metteur en scène Thomas Jolly, lui, récuse avoir voulu parodier le dernier repas du Christ et affirme avoir représenté un festin des dieux au sommet de l'Olympe. Sur BFM TV, il a défendu la production, pensée et imaginée comme un symbole d'inclusion et déclaré "La Cène ? Ce n'était pas mon inspiration. Je crois que c'était assez clair, il y a Dionysos qui arrive sur cette table. Il est là parce qu'il est le dieu de la fête, du vin, et père de Sequana, la déesse reliée au fleuve".

Aujourd'hui, les "pour" et les "contre" s'escriment dans les journaux et sur les réseaux sociaux. Nous vous présentons ici deux témoignages -et deux visions- de chrétiens touchés, différemment, par cette scène.

"J'ai été stupéfait d'assister à une scène de dérision et de moquerie du christianisme"

Par Thibaut Provost, jeune catholique belge engagé à Bruxelles, récemment confirmé.

L'attente était grande vendredi soir, pour moi comme pour le milliard de téléspectateurs, à l'occasion du coup d'envoi des Jeux Olympiques de Paris. Nous attendions avec impatience cette cérémonie d'ouverture, qui se proposait de mettre en lumière non seulement la beauté de Paris mais aussi les valeurs fondamentales véhiculées par les jeux, telles que l'unité, la paix, l'excellence et le respect de chacun. La soirée n'a toutefois pas été aussi inclusive que prévu, avec un tableau en particulier qui, avec légèreté, a tourné en dérision la foi de plus de 2,5 milliards de personnes.

guillement

Est-il donc surprenant que la mise en scène de cette Cène par des drag queens, dans des tenues provocantes et hypersexualisées, soit perçue comme une provocation ? L'inclusivité et le respect s'appliquent-ils à tous, sauf aux chrétiens ?

Il est clair que la France n'a pas déçu, offrant au milliard de spectateurs à travers le monde de superbes scènes, riches en beauté et émotion, largement saluées. Du cheval mécanique fendant majestueusement les flots de la Seine à la performance sensationnelle de Céline Dion, on peut dire que la ville de Paris a réussi son pari de mettre en scène un spectacle grandiose et inoubliable.

La cérémonie d'ouverture et les Jeux Olympiques en général ont pour but de rassembler les peuples. Thomas Jolly, le directeur artistique de la cérémonie d'ouverture, avait d'ailleurs lui-même affirmé que les Jeux ne seraient réussis que si chacun s'y sentait représenté. On peut en ce sens saluer l'inclusivité de la cérémonie, marquée par la présence de nombreux porteurs de flamme étrangers, un bateau dédié aux athlètes réfugiés, et des tableaux représentant la communauté LGBTQI +.

J'ai toutefois été stupéfait d'également assister à une scène de dérision et de moquerie du christianisme, notamment une parodie du tableau de la dernière Cène de Léonard de Vinci mettant en scène des drag-queens, une référence qui a d'ailleurs été confirmée par un article de France Télévision. Cette caricature a suscité de nombreuses réactions à la fois en France et à l'international. La Conférence des Évêques de France a notamment publié un communiqué de presse à ce sujet, déplorant "l'outrance et la provocation de certaines scènes".

Mais que représente exactement la dernière Cène pour les chrétiens ? Il s'agit du dernier repas de Jésus avec ses apôtres, avant d'être torturé et mis à mort sur la Croix. Il s'agit également du moment auquel il institue l'Eucharistie, un rite central de la foi chrétienne. La dernière Cène renvoie donc au sommet de la vie des chrétiens : la sainte messe, célébrée chaque dimanche par des centaines de millions de croyants à travers le monde, dans un geste sans cesse renouvelé et toujours teinté de respect profond et de dévotion. Est-il donc surprenant que la mise en scène de cette Cène par des drag-queens, dans des tenues provocantes et hypersexualisées, soit perçue comme une provocation ? L'inclusivité et le respect s'appliquent-ils à tous, sauf aux chrétiens ?

Et surtout, faut-il rappeler qu'au nom de cette foi, souvent moquée de manière désinvolte dans nos pays occidentaux, 365 millions de chrétiens sont persécutés et discriminés dans le monde ? En 2023, rien qu'au Nigéria, 8 000 chrétiens ont été tués pour leur foi. Même en France, par une triste ironie du sort, la date de la cérémonie d'ouverture coïncidait avec le huitième anniversaire de la mort du Père Jacques Hamel, assassiné à cause de sa foi au moment même où il célébrait la messe. Il aurait été judicieux de prendre en compte ces réalités avant de mettre en scène cette parodie douteuse.

guillement

Au-delà du manque de sensibilité et du caractère insultant pour certains de cette caricature, celle-ci offense le principe de laïcité. La laïcité requiert la neutralité de l'État

Au-delà du manque de sensibilité et du caractère insultant pour certains de cette caricature, celle-ci offense le principe de laïcité. La laïcité requiert la neutralité de l'État et impose l'égalité de tous face à ce dernier, sans distinction de religion ou conviction. Il convient de rappeler que les Jeux olympiques et leur cérémonie d'ouverture sont organisés par l'État, qui, dans ce cas, se permet pourtant de railler la religion chrétienne. La laïcité n'exige-t-elle pas que toutes les religions reçoivent le même respect de la part de l'État français ?

Malgré les superbes scènes et l'émotion de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques, il est regrettable qu'un événement censé promouvoir l'unité et le respect se permette de telles caricatures sans aucun autre sens apparent que la raillerie. Il est crucial que l'État respecte toutes les croyances religieuses dans de tels événements publics. Espérons que l'incident amènera une prise de conscience de ce manque de respect et incitera à une considération et une inclusion réelle pour le reste des Jeux, afin que chacun puisse se sentir véritablement accueilli et respecté dans ces moments de célébration.

"Réjouissons-nous de cette "parodie" pour mettre en application le message du Christ"

Par Charles Declerq, prêtre catholique et journaliste

Prenons l'exemple de la "parodie de la Cène". Il ne s'agit pas d'une parodie de la dernière cène, mais une parodie de tableaux qui interprètent la dernière cène, tableaux qui sont tout aussi éloignés de ce qui a pu réellement avoir lieu, mais aussi, possiblement, une réinterprétation de mythes dionysiaques (n'oublions pas que le judéo-christianisme s'est inspiré également de (mythes) d'autres cultures).

guillement

Des pécheurs, des publicains, des prostituées : comme chrétien, j'aime à penser que Jésus, aujourd'hui, aurait pu s'entourer de ces personnes pour son dernier repas.

N'oublions pas que lorsque les auteurs évangéliques (qui n'ont pas connu Jésus et appartiennent aux 2e et 3e générations de disciples) inscrivent dans leurs récits un repas lors d'une "dernière Cène" (sauf l'auteur de l'Évangile attribué à Jean), ils reportent dans leurs récits une pratique de leur communauté (elle-même issue du seder pascal juif). Difficile de pouvoir décrire "historiquement" ce repas qui est décrit dans des récits à haute valeur théologique ajoutée.

Je réagis ici comme prêtre catholique. Sur l'irrespect qui serait fait au Christ avec ce que certains ont appelé une "parodie honteuse de la dernière Cène" (surtout dans la fachosphère et l'extrême-droite hexagonale), cela témoigne d'une méconnaissance totale de la théologie de la kénose.

Je donne un exemple. l il y a quelques dizaines d'années, en France, un artiste avait scandalisé des catholiques qui avaient violemment manifesté. De quoi s'agissait-il ? Il avait exposé des croix de crucifix baignant dans de l'urine. Ce à quoi l'hebdomadaire La Vie avait répondu par la voix d'un de ses théologiens que les Pères de l'Église y auraient vu une très symbolique et théologique représentation de la kénose (le Christ qui se vide de sa divinité pour s'abaisser dans l'humanité) et qu'il s'agissait probablement – au corps défendant de l'artiste – de la plus "vraie" représentation du Christ. Mais l'argument n'a pas été entendu (surtout par les catholiques crispés et identitaires).

Et pourtant, dans ces représentations, y compris celle d'hier, c'est le sens le plus profond du christianisme qui se donne là à voir : Jésus qui accueille les pécheurs, les publicains, les prostituées et qui leur promet de nous précéder dans le royaume. Comme chrétien, j'aime à penser que Jésus, aujourd'hui, aurait pu s'entourer de ces personnes pour son dernier repas. Au grand dam bien sûr des nouveaux pharisiens d'aujourd'hui !

C'est l'essence même du message du Christ et de l'Évangile.

Et c'est une occasion de rappeler le cœur même du message de Jésus, à savoir l'amour de tous, y compris et d'abord de nos ennemis. Jésus rappelle que Dieu fait pleuvoir sur les bons et les méchants, qu'il accueille tout le monde et que nous sommes invités à en faire autant.

Et l'amour des autres n'impose aucune réciprocité de leur part, car si nous aimons qui nous aime, les païens en font autant.

Et donc oui, réjouissons nous aussi de cette "parodie" pour mettre ainsi en application le message du Christ et d'une civilisation qui veut s'en inspirer.

guillement

C'est une invitation à aimer tout homme, toute femme, et surtout celui ou celle qui est étranger, qui vient d'ailleurs, a une autre religion, d'autres coutumes, qui est différent.

Et si l'on nous demande notre manteau, donnons aussi notre tunique ! C'est clair, net et précis, "nos traditions", c'est une invitation à aimer tout homme, toute femme, et surtout celui ou celle qui est étranger, qui vient d'ailleurs, a une autre religion, d'autres coutumes, qui est différent.

Le gros problème est que beaucoup qui se revendiquent de Jésus Christ n'ont pas saisi toute la profondeur, la radicalité et l'intensité de son message.

En près de 40 ans de prêtrise, j'ai découvert que nombre de fidèles avaient les mots et les gestes conformes mais n'étaient pas des disciples du Christ et de l'Évangile. En revanche, j'ai découvert sur les parvis et hors des églises que nombre de personnes qui n'étaient pas chrétiennes ou pas "pratiquantes" étaient des disciples de l'Évangile sans le savoir.

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