Mangez bio, qu'ils disent…
Le bio a un prix, qui nécessite des sacrifices que tout le monde ne peut consentir. Et le sentiment de culpabilité de ne pas pouvoir se mettre à la mouvance écologique de s'intensifier.
- Publié le 20-10-2024 à 11h14

Une opinion d'Aude Platteau, citoyenne
L'humeur est au beau fixe les dimanches ensoleillés, les individus respirent l'enthousiasme. Il faut sortir de chez soi et profiter de ces moments privilégiés. Et autant joindre l'utile à l'agréable. Une balade pour ce faire, à pieds, à vélo ou encore à trottinette, et ce jusqu'au supermarché bio le plus proche. En plein développement, ceux-ci restent cependant souvent trop loin de chez soi pour y favoriser un commerce quotidien, à part pour les habitants des alentours. Le dimanche, c'est la veille de lundi et, souvent, les êtres humains aiment à se dire qu'ils vont se reprendre en mains. Ils sont pleins d'entrain. Il faut évincer le sentiment de culpabilité de l'être. De la bouffe, de la bouffe, de la bouffe en surconsommation. Il est temps d'agir pour le vert.
Les messages écologiques fleurissent partout à la télévision, à la radio, de la campagne à la ville, de la plus petite à la plus grande agglomération. Du vert, du vert, du vert. Un esprit sain dans un corps sain ! Et cela commence par la bouche. Manger bio. Prendre soin de son corps, c'est prendre soin de son esprit ; prendre soin de son esprit, c'est prendre soin de sa conscience ; prendre soin de sa conscience, c'est prendre soin de soi et de l'humanité. Il faut faire partie de la société "consciente" et "active" pour le bien-être de tous et de la planète qui dépérit face à la pollution massive.
Chacun doit fournir des efforts
La conscience collective actuelle est donc tournée vers l'écologie. Chacun doit fournir des efforts personnels. Du tri des poubelles au certificat PEB des habitations en passant par les panneaux solaires,… Pour le citoyen, une solution pour être à la page de l'effort écologique et climatique sera de manger bio. Manger moins, mais mieux. Nous sommes passés à l'ère des choix et des priorités face à la diversité proposée sur le marché alimentaire, notamment. Il faut opter pour le meilleur pour la nature et pour son propre corps. Et puisque le meilleur a un coût, il faut prioriser sa consommation. La publicité est désormais orientée vers le nouvel objectif planétaire. On prône le retour à la simplicité. Et quoi de plus simple qu'un peu de beurre sur du bon pain. Le choix apparaît cependant délicat. Le supermarché ne propose plus que quelques pains… au prix de sept euros !
Ce qui apparaissait si simple est désormais devenu un choix délicat. Se permettre ce qui, au prix demandé, est finalement un luxe ! Les ventres des citoyens lambda se nouent. L'idée alléchante de bon pain beurré se transforme en dégoût. Les injonctions moralisantes de se mettre au vert montent au cerveau. On nous somme de manger consciemment mais on ne nous en donne pas les moyens financiers. Le sentiment de culpabilité de ne pas pouvoir se mettre à la mouvance écologique s'intensifie. Le sentiment d'impuissance face à l'attaque généralisée de la responsabilité individuelle prend de l'ampleur. L'estime de soi se détériore. Individuellement parlant, s'offrir ce pain est de l'ordre du possible. Seul, on peut tenir toute la semaine avec celui-ci si on se limite à une ou deux tranches par jour. Mais a-t-on envie de donner un tel prix et abandonner d'autres plaisirs quotidiens de la vie ? La culpabilité se transforme en honte de vouloir savourer d'autres plaisirs plutôt que de penser au pain bio.
Révolte intérieure
Pour les plus téméraires, le sentiment de révolte intérieure s'endurcit. Pour les plus optimistes, les solutions apparaissent simples et la culpabilité s'atténue quand ils réfléchissent à l'impuissance du citoyen mais à la solution politique. On pourrait donner les moyens au producteur de limiter les coûts de production par des politiques de réduction du prix de l'énergie et des interdictions de jouer en bourse les produits de base de l'alimentation. Cela permettrait de réduire le prix du pain, du bon pain artisanal et bio.
La conscience verte s'apparente souvent, malheureusement, à un luxe et reste la propriété de l'infime classe aisée qui s'approprie désormais l'alimentation dite saine excluant de ce droit indéniable le reste de la collectivité.
Individuellement, il y a peut-être moyen de négocier les plaisirs. Mais qu'en est-il de la collectivité dans son ensemble ? Une famille pourra-t-elle se permettre un pain par jour, aliment de base, au budget de 210 euros par mois ? Du bio partout et pour tout le monde… Quelle illusion ! Les voix dans la tête poursuivent leur bataille. Honte à celui qui nourrira ses enfants avec du pain industriel, gonflant les estomacs sans les nourrir réellement. Il faut éduquer dès le plus jeune âge au bio ! Il faut, il faut, il faut… Mais quoi et comment ?
La conscience verte s'apparente souvent, malheureusement, à un luxe et reste la propriété de l'infime classe aisée qui s'approprie désormais l'alimentation dite saine excluant de ce droit indéniable le reste de la collectivité. La production est limitée et devient rareté. La rareté se paie au prix fort. De plus, cette même classe aisée se permet parfois des injonctions moralisantes sur la façon de consommer des classes moyennes, pour ce qu'il en reste, et défavorisées, c'est-à-dire la majorité de la population mondiale. Le jeu est d'impacter le sentiment de culpabilité de l'individu… Et ça marche. Pourtant, l'inflation actuelle du prix du panier de la ménagère ne peut aller de pair avec la consommation collective bio. La collectivité priorise sans cesse sa consommation au prix de la plus petite promotion. Les promotions du bio ne donnent droit qu'à des fruits et légumes à moitié flétris et à consommer le jour même ou le lendemain. Il n'est pas possible de passer tous les jours au supermarché à moins d'habiter à côté.
Impossible à concrétiser
Les lobbies économiques et industriels utilisent eux-mêmes l'argument du vert, ceux-là mêmes qui contribuent majoritairement à la paupérisation des sols et à la pollution massive de par leur gigantesque production toujours plus chère pourtant également. L'alimentation comme base de la pollution est une idée indéniable mais la solution "tous ensemble au bio" est une illumination impossible à concrétiser objectivement avec les mécanismes économiques tels qu'ils sont conçus actuellement.
Pourrait-on dès lors arrêter d'invectiver sur la consommation alimentaire ? Le bio, le local, l'artisanal,… Comment y accéder ? Des experts sont présents et payés gracieusement pour réfléchir à la problématique. L'inaccessibilité reste dès lors en travers de la gorge.
La conscience de la population "non bio" doit être altérée, leur esprit appauvri et leurs corps empoisonnés. Les bonnes intentions sont entravées par la révolte intérieure et le dégoût d'une société privatisée, par et pour les riches. Malheur aux agriculteurs et petits producteurs qui se battent et militent pour leurs savoir-faire, leurs semences, et leur amour du goût. Le goût est amer de ne pas pouvoir plus les soutenir de par une consommation idéale. Une partie de la classe aisée s'est même emparée du goût de la simplicité des plus défavorisés. Le plat du pauvre est désormais vendu au prix du gastro.
Que reste-t-il dans l'estomac de l'humanité ?
Un nœud…

