Lettre des citoyens de l'Observatoire International des Prisons aux membres de la coalition Arizona
L'un de vos partenaires de coalition nous avait promis que : "On va gérer le pays comme des ingénieurs, pas comme des poètes !" Pourtant, vos choix de politique pénale et pénitentiaire manquent furieusement d'ingéniosité ! Peut-être manquait-il à votre table un poète pour lancer : "Qui va panser notre société ?"
- Publié le 06-02-2025 à 11h00

Une lettre ouverte des citoyens de l'Observatoire International des prisons, section belge
Mesdames, Messieurs,
Vous voulez prendre une série de mesures qui auront pour finalité d'aggraver la surpopulation carcérale : renforcer la sévérité des peines pour certains délits et pour les récidivistes, retarder l'accès à la libération conditionnelle, durcir l'accès aux congés pénitentiaires… (1)
L'un de vos partenaires de coalition nous avait promis que : "On va gérer le pays comme des ingénieurs, pas comme des poètes !" Pourtant, vos choix de politique pénale et pénitentiaire (mais est-ce même une politique ?) manquent furieusement d'ingéniosité !
Outre le fait que ces positionnements violent les droits fondamentaux des personnes détenues qui sont incarcérées dans des conditions inhumaines eu égard à la surpopulation déjà gravissime actuellement dans nos prisons, ils dénotent en outre d'une absence totale de connaissance du dossier Justice par les membres de l'Arizona.
Pourtant, dans notre pays, il existe des ingénieurs qui, depuis la création des prisons voici plus de 200 ans, ont aiguisé leurs connaissances et ont rendu des rapports, avis, expertises relatifs au sens de la peine et notamment de la peine d'emprisonnement.
Ces ingénieurs-là savent, contrairement à vous, Mesdames, Messieurs, que l'accroissement constant du nombre de détenus ces dernières décennies ne s'explique pas par la seule évolution démographique de la population belge ni par une augmentation de la délinquance puisqu'au contraire, on assiste en Belgique à une baisse notable de la criminalité depuis des années, reconnue par les instances politiques elles-mêmes (2).
Au contraire, il a été démontré que l'activité du système répressif est liée à l'état de santé général de la société dans laquelle il agit, autrement dit l'inflation carcérale est liée à l'insécurité économique qui se traduit par des logiques populistes du tout à l'incarcération. En temps d'austérité, l'État belge fait le mauvais choix d'investir massivement dans la construction de nouvelles prisons, ultime maillon de l'exclusion sociale.
Ces ingénieurs-là savent, contrairement à vous, Mesdames, Messieurs, que le recours à la prison est inefficace en termes de lutte contre la commission de nouvelles infractions mais qu'il existe au contraire un risque accru de récidive en cas de détention (3).
Ces ingénieurs-là savent, contrairement à vous, Mesdames, Messieurs, que le recours à l'incarcération est non seulement inefficace mais extrêmement coûteux pour la Belgique et pour ses citoyens à qui vous mentez honteusement en leur faisant croire que votre politique d'austérité est destinée à "redresser" le pays !
Ces ingénieurs-là pourraient vous alerter sur les effets de l'enfermement, sur l'inutilité de la prison, sur le lien étroit entre situation socio-économique et surpopulation carcérale, sur les besoins des victimes (reconnaissance, vérité, réparation, sens, sécurité), sur le fait que la criminalisation est un choix politique plutôt que le reflet d'un niveau de menace comme vous semblez vous amuser à nous le faire croire.
Ces ingénieurs, issus du milieu académique ou du terrain, nommés anthropologues, juristes, criminologues, médecins, philosophes, psychiatres, psychologues, sociologues, soignants, travailleurs sociaux, vivent le social, pensent le social, l'analysent et l'étudient. La littérature, que vous n'avez pas lue, Mesdames, Messieurs, est abondante, les propositions nombreuses pour ne pas tomber dans les mêmes écueils, les mêmes non-sens que nous présente votre accord. À titre d'exemples :
- Il est documenté qu'agrandir le parc carcéral ne provoque qu'un appel d'air, et non une plus grande sécurité dans nos rues étant donné que la criminalité est en baisse.
- Nous savons aussi que construire de nouvelles prisons est une manne financière pour la poignée de chefs d'entreprise plus que douteuses qui remporteront ces marchés appelés "Partenariats Publics Privés". L'enfermement ça rapporte…
- Votre indéfectible passion pour punir, pour contraindre, pour réprimer, pour faire livraison de la douleur est une voie sans issue menaçant également notre démocratie… Le recours au pénal ne fera en rien se réduire les violences faites aux personnes et surtout aux plus vulnérables, les pauvres, les femmes, les enfants, les étrangers.
- Nous pensons qu'il faut apporter des solutions hors du champ pénal comme l'approche restaurative ou l'approche transformative des situations problèmes. Qu'apporter du soin, de la responsabilisation collective est plus profitable, moins coûteux financièrement et en termes de récidive pour l'ensemble et bien plus bénéfique pour l'avenir de nos sociétés.
- Nous pensons aussi que ce sont, pour une très grande part, les inégalités sociales qui font le berceau de ce que vous appelez infractions et que tenter de les réduire est un bien meilleur pari pour l'avenir que la répression.
Peut-être manquait-il à votre table un poète pour lancer :
"Qui va panser notre société ?"
Notes et références :
(1) Nous n'énumérerons pas ici toutes les mesures exposées dans votre accord tant celles-ci sont éculées, dépassées, inutiles, infructueuses et surtout… contre-productives (Voir les pages 156 à 171 de la déclaration du Formateur 2025-2029).
(2) Dans son discours introductif aux tables rondes sur la surpopulation pénitentiaire organisées entre juin 2022 et janvier 2023, le ministre de la Justice Van Quickenborne soulignait ainsi d'emblée que les "chiffres de la criminalité dans notre pays n'ont jamais été aussi bas. Ils baissent d'année en année."
(3) Lire à ce sujet le 1er avis du Conseil Pénitentiaire, rendu à l'unanimité quant à ses constats, sur la surpopulation carcérale, décembre 2024.

