Mes élèves étaient en visite au Parlement : récit d'une rencontre avortée avec la ministre Glatigny
Comment faire naître un intérêt politique chez les jeunes si dans un événement comme celui auquel nous avons pris part, celle qui représente la politique aux yeux des élèves ne s'intéresse pas à leurs réalités, leurs aspirations, leurs revendications ? Parler des jeunes sur les réseaux, oui, parler aux jeunes, ça par contre… Et pourtant, leur voix compte, s'insurge la professeure Aurélie Swiri.
- Publié le 19-04-2025 à 09h32
- Mis à jour le 22-04-2025 à 13h59

Une opinion d'Aurélie Swiri, professeure de français
Le jeudi 3 avril 2025, des élèves de 4e, 5e et 6e secondaire, venus de quatre écoles différentes, se sont rencontrés pour vivre une journée consacrée au débat, à la liberté d'expression et la diversité d'opinions. Les objectifs ? S'outiller sur la prise de parole en public, distinguer ce qui relève du fait, de l'opinion et du ressenti, s'exprimer sur l'idée de démocratie scolaire, et surtout, – le clou du spectacle –, dialoguer avec la Ministre de l'Éducation, Valérie Glatigny, sur des sujets cruciaux.
Quelque part, c'est cette rencontre qui apparaissait comme l'enjeu premier de cette sortie extra-muros et d'ailleurs, sur le site de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ce moment d'échanges avait été mis en évidence.
Lors de la matinée, les jeunes ont été répartis dans différents groupes, l'occasion pour elles, pour eux, de rencontrer des élèves issus d'autres milieux. On travaille le corps, la voix, l'argumentation, le temps file et avec l'après-midi qui se profile, il est temps de préparer les questions destinées à la Ministre. La méthode n'a pas été uniforme dans tous les groupes : certains devaient sélectionner des questions déjà écrites sur une liste là où d'autres pouvaient formuler les leurs mais attention, "pas de question politique", a précisé l'intermédiaire. "Écrivez aussi des questions fun ! Pourquoi pas lui demander quel est son film préféré ?", suggéra-t-il.
Pour les élèves, cette injonction/proposition était étrange. Le dialogue avec la Ministre n'avait-il pas une vocation politique en soi ? Quel était le véritable objectif de cet échange si les sujets évoqués ne se référaient pas au fonctionnement de l'école ? N'était-il pas paradoxal de parler de débat démocratique lorsque les questions étaient à ce point filtrées ? Toutes des interrogations que les élèves ont transmises après coup.
Quand est enfin arrivée l'heure de la rencontre au sein du Parlement de la FWB, tout le monde se rendit compte que le temps était compté et qu'en l'occurrence, la Ministre n'avait qu'une poignée de minutes à accorder. Cinq minutes, cinq questions, toutes posées par un intermédiaire. De leur côté, les élèves, dont le micro avait été coupé, attendaient que le débat commence vraiment.
"Quel est votre groupe musical préféré ?"
"Faites-vous des blagues dans vos discours ?"
"Faut-il faire des études pour se lancer en politique ?"
"Avez-vous peur d'éprouver des regrets ?"
"Si vous pouviez faire un vœu personnel et un vœu politique, quels seraient-ils ?"
Et puis, elle est partie, prétextant une urgence. Un débat a eu lieu, mais sans elle, et son absence le rendait infertile, aussi "absurde", – pour reprendre le terme d'un élève –, que les questions qui lui avaient été posées. Difficile de ne pas interpréter ce départ précipité comme un refus de communication, une mise à distance du vécu des élèves, une volonté d'éviter la confrontation des points de vue, une fuite de ce qui pourrait justement constituer un débat démocratique.
De retour sur les bancs de l'école, les élèves ont partagé leur frustration face à cette rencontre avortée, leur révolte quant à la manière dont la Ministre avait réécrit l'événement sur Instagram, et leur déception de ne pas avoir pu s'exprimer sur des problématiques chères à leurs yeux.
"Pourquoi le programme scolaire se concentre-t-il tant sur les faits du passé et si peu sur notre actualité ?"
"J'aurais aimé aller en TQ l'année prochaine mais la réforme du qualifiant me fait peur."
"Pourquoi la tenue vestimentaire est-elle soumise à autant de règles ?"
"J'ai l'impression que les élèves de l'enseignement général sont vus comme des machines à étudier. Nous aussi, on aimerait avoir des cours d'informatique."
"Pourquoi le port du voile à l'école pose-t-il tant problème ?"
Autant de questions, d'opinions et de ressentis pour lesquels les élèves auraient aimé rencontrer un vis-à-vis au sein de cette arène parlementaire.
Comment faire naître un intérêt politique chez les jeunes si dans un événement comme celui-ci, celle qui représente la politique aux yeux des élèves ne s'intéresse pas à leurs réalités, leurs aspirations, leurs revendications ? Parler des jeunes sur les réseaux, oui, parler aux jeunes, ça par contre… Et pourtant, leur voix compte. Elle compte d'autant plus que bientôt, ces élèves seront en âge de voter. Faut-il rappeler que l'une des causes de l'abstention chez les primo-votants, c'est justement le fait que les jeunes ne se sentent pas entendus par les politiciens ? On aurait voulu entendre siffler un "Jeunesse, lève-toi" (3). À la place, on a eu droit à un "Sois jeune et tais-toi" (4).
Références :
(3) Damien Saez
(4) Salomé Saqué

