Que reste-t-il de nous après l'IA ?

Tout le monde parle d'évolutions technologiques, de législation, de cadres éthiques. Mais la question qu'on pose rarement : que reste-t-il de nous quand l'IA reprend de plus en plus le travail intellectuel et de connaissance ? Pas en tant que société ou marché de l'emploi, mais en tant qu'individus. Qu'est-ce qui nous rendra bientôt irremplaçables ?

 L’IA a été créée dans le but d’aider l’être humain dans certaines tâches. Mais son utilisation dans plusieurs domaines pose question…
L'être humain confronté à l'intelligence artificielle ©stock.adobe.com 

Une opinion de Kris D'Hulst, directeur des Opérations chez Datashift

Une médecin scrute une IRM et pose un diagnostic lourd. À côté d'elle, une IA confirme l'anomalie sur un écran. Elle referme l'ordinateur et s'assoit près du patient. Une main sur l'épaule. Ce geste, aussi minime soit-il, touche à ce qu'on aborde trop peu dans le débat sur l'IA. Tout le monde parle d'évolutions technologiques, de législation, de cadres éthiques. Mais la question qu'on pose rarement : que reste-t-il de nous quand l'IA reprend de plus en plus le travail intellectuel et de connaissance ? Pas en tant que société ou marché de l'emploi, mais en tant qu'individus. Qu'est-ce qui nous rendra bientôt irremplaçables ?

Pour comprendre notre rapport à l'IA, penchons-nous sur un philosophe du siècle dernier. Emmanuel Levinas a grandi dans une famille juive de l'entre-deux-guerres, perdu des proches dans les camps de concentration, et construit à partir de cette expérience une philosophie qui rompt radicalement avec la tradition occidentale. Descartes disait : cogito ergo sum. Je pense, donc je suis. Tout part du Moi, du sujet qui observe le monde (bonjour, les réseaux sociaux !). Levinas renverse complètement la perspective. Chez lui, c'est Autrui qui occupe le centre, avec un grand A. La rencontre avec un visage humain nous arrache à nous-mêmes et nous rend, paradoxalement, pleinement humains. Le sens et l'identité ne viennent pas de soi, mais de la responsabilité qu'on porte envers Autrui.

IA : le faux problème de la transparence

Une image pour illustrer. Vous marchez le soir en ville et un sans-abri vous regarde. Une seconde, pas plus. Pourtant vous sentez quelque chose, une force d'attraction, avant même de pouvoir y réfléchir. Puis la rationalisation s'installe : il y a des services pour ça, l'argent finira de toute façon dans l'alcool. Ce que Levinas nomme, c'est justement cette fraction de seconde d'avant : le moment où Autrui vous interpelle, sans un mot. Il appelle ça le visage de d'Autrui. Sans cet Autrui, on ne s'éloigne pas seulement les uns des autres, mais aussi de soi-même.

La petite bonté

Mettez cette image à côté de la médecin du premier paragraphe, et on voit tout de suite où l'IA touche à ses limites. Un algorithme analysera les scans plus vite que le meilleur radiologue. Il reprendra le travail administratif qui écrase les médecins aujourd'hui. Tant mieux, et ce serait une erreur de ne pas en profiter. Mais ce que l'IA ne fera jamais, c'est s'asseoir près d'un patient. Être là, à ce moment précis. Le psychiatre flamand Dirk De Wachter, qui écrit dans la lignée de Levinas, décrit dans Borderline Times à quel point les gens cherchent avant tout du lien, une présence pour cet Autrui. Ça, aucun algorithme ne le fournira, aussi perfectionné soit-il.

Cette présence pour Autrui porte un nom chez Levinas : la petite bonté. Quelqu'un qui a du mal, et vous lui serrez l'épaule en passant. Veiller quelqu'un qui meurt, juste pour être là, sans rien attendre en retour. Ce geste imprévisible envers Autrui, celui qui n'a aucune place dans un tableau de résultats. Et c'est bien ça, l'essentiel : dès qu'on tente d'organiser ou de mettre à l'échelle cette bonté, elle cesse d'exister. Même dans les camps de concentration, écrivait Levinas, elle subsistait encore. Dans les conditions les plus inhumaines, elle reste le noyau de notre humanité.

Vivre après l'IA

Cette petite bonté, ce caractère imprévisible, c'est justement ce que l'IA peut nous enlever, mais aussi nous rendre. Quand l'IA reprend le travail cognitif, de l'espace se libère. Potentiellement beaucoup d'espace. L'enseignant qui passe moins de temps sur les corrections standard peut travailler davantage en tête-à-tête avec les élèves en difficulté. La médecin qui ne passe plus des heures sur l'administratif peut s'asseoir plus souvent près de ses patients et poser une main sur leur épaule. Retour à ce qui les rend vraiment irremplaçables. Reste à veiller à ce que cet espace gagné ne soit pas englouti par plus de réunions, plus de rapports ou plus de rendement.

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Alors, que reste-t-il de nous après l'IA ? Qu'est-ce qui nous rendra bientôt irremplaçables ? Ces réponses ne se trouvent pas dans la technologie, mais en nous-mêmes. Choisissons-nous encore plus d'écrans, encore plus de productivité, encore plus de consommation de nous-mêmes ? Ou choisissons-nous Autrui ?


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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