Pourquoi l'aéroport de Bruxelles dérange-t-il autant ?
L'ère du développement sans limite des aéroports est révolue.

- Publié le 10-03-2023 à 14h10

Libre Eco week-end | Le dossier
L'aéroport de Bruxelles-National est à un nouveau tournant de son histoire. D'ici juillet 2024, Brussels Airport doit obtenir un nouveau permis d'environnement et d'exploitation. Sans ce précieux sésame, plus aucun avion ne pourra ni décoller, ni atterrir sur le tarmac de Zaventem. Vu les enjeux climatiques, la procédure risque d'être fastidieuse. Car la tendance est là un peu partout en Europe : l'ère du développement sans limite des aéroports est révolue. Bien au contraire, les avions, leur pollution et leurs nuisances sonores sont de moins en moins les bienvenus près des zones urbaines européennes.
L'un des plus grands aérodromes du Vieux Continent, Schiphol, près d'Amsterdam aux Pays-Bas, vient ainsi de voir diminuer son nombre de vols autorisés par an. Ce qui crée des tensions et même un conflit juridique entre compagnies aériennes, riverains et écologistes. En Belgique, le dossier pourrait être encore plus complexe.
La Flandre a décidé de faire cavalier seul
En plus de la bataille "classique" entre enjeux climatique et économique, beaucoup s'attendent à un nouveau casse-tête politique dont notre pays a le secret. Tous les ingrédients d'une crise sont là : si l'aéroport est toujours "national" (le fédéral y est actionnaire à hauteur de 25 %), le site se trouve en territoire flamand. Mais une grande partie des nuisances des avions sont subies par les habitants de la Région bruxelloise, voire du Brabant wallon.
C'est pourtant bien la Flandre qui a totalement la main sur ce renouvellement de permis. Et la ministre Zuhal Demir (N-VA), en charge du dossier, a décidé de ne pas consulter les francophones, ni de leur laisser le moindre mot à dire. Ce qui provoque la colère des communes bruxelloises survolées. Woluwe-Saint-Pierre menace ainsi déjà d'aller en justice pour faire entendre sa voix (voir ci-contre).
Mais comment en est-on arrivé là ? Pourquoi cet aéroport dérange-t-il autant ? En fait, il faut remonter à la construction même des trois pistes actuelles de l'aérodrome en 1940 par les Allemands… du mauvais côté de Bruxelles. "Le ver était dans la pomme depuis la création de l'aéroport", nous explique une source proche du dossier. Dès l'invasion de notre pays, l'armée de Adolf Hitler cherche ainsi un endroit près de la capitale belge d'où pouvoir faire atterrir et décoller ses avions destinés à bombarder le Royaume-Uni.
Pistes allemandes, endroit brumeux et mal orienté
Selon une légende urbaine, ce seraient les autorités belges elles-mêmes qui auraient conseillé le site de Zaventem. L'endroit était réputé pour être brumeux et les Belges ne voulaient faire aucun cadeau aux envahisseurs allemands. Toujours est-il que, dès 1940, les dirigeants de la Luftwaffe construisent un hangar à Melsbroek, la localité à côté de Zaventem. Ils tracent surtout trois pistes, dont deux sont toujours utilisées par l'aéroport national, au beau milieu des champs du Brabant flamand. Les Allemands ne sont pas venus en Belgique pour plaire ; ils ne se préoccupent pas une seconde des éventuelles nuisances sonores que ce choix pourrait engendrer…
Pourtant, aucun concepteur d'aéroport n'aurait jamais mis des pistes à cet endroit-là, à savoir : au nord-est de Bruxelles. Il y a une règle de base dans l'aviation : pour des raisons de sécurité, un avion décolle et atterrit toujours face au vent. Or, il se trouve que les vents dominants en Belgique soufflent du sud-ouest, ce qui explique pourquoi la plupart des avions doivent décoller vers Buxelles, soit effectuer "un survol dangereux d'une capitale européenne", selon un observateur.
Une "erreur historique" du gouvernement belge
L'erreur "historique" du gouvernement belge aura été de reprendre ce terrain militaire allemand "tel quel" après la Seconde Guerre mondiale pour en faire un aéroport national. "Cette localisation n'a fait l'objet d'aucune étude scientifique", déplore cette même source.
Le gouvernement de l'époque veut sans doute aller vite après le départ des Allemands. L'aviation commerciale est en plein boom et l'aéroport national de Haren (Bruxelles), à côté du siège actuel de l'Otan, est devenue trop petit. Nos dirigeants d'alors ne se posent pas de question et reprennent les installations de la Luftwaffe situées à quelques encablures de Haren. Le développement économique de la Belgique est très rapide à la sortie de la guerre. Le 15 mai 1955, le jeune Roi Baudouin inaugure la liaison ferroviaire entre Bruxelles et Melsbroek avant d'effectuer son premier vol vers le Congo. L'aéroport belge devient ainsi le premier au monde à intégrer voyages en train et aérien. "Les passagers pouvaient ainsi se faire enregistrer auprès du Sabena Air Terminus situé dans la gare Centrale, rejoindre l'aéroport en train et monter à bord de leur "Propliner" (gros avion à hélices, NdlR) sans avoir à se soucier de leurs bagages", explique l'aéroport.
Le bâtiment de Melsbroek devient rapidement trop petit et il est décidé de construire un nouvel aérodrome, à Zaventem, soit juste à côté. Ce qui sera chose faite en juillet 1958, juste à temps pour accueillir les nombreux visiteurs de l'Exposition universelle organisée par notre pays. Si les bâtiments changent, l'emplacement des pistes reste toutefois identique, si ce n'est qu'une troisième piste, parallèle à la principale, voit le jour. Malgré les nombreuses crises, dont la faillite de la Sabena et les attentats de 2016, Bruxelles-National ne cesse de croître durant son histoire pour atteindre son apogée en 2019, soit juste avant le Covid, avec un record de fréquentation de 26,4 millions de passagers par an.
Le projet avorté d'un aéroport national à Chièvres
Face à cette croissance, la Région bruxelloise durcit aussi ses normes de bruit et différents ministres de la Mobilité se perdent dans des plans de dispersions de vols qui ne contenteront ni la Flandre, ni Bruxelles, ni la Wallonie.
Notons enfin qu'il y a bien eu une tentative pour déplacer cet aéroport "mal situé". Au début des années 90, on a songé à créer un aéroport national à Chièvres, dans le Hainaut occidental. Soit à 55 km de Bruxelles. Une étude de l'ULB avait estimé que l'endroit, une base aérienne militaire, était idéal : les environs étaient faiblement peuplés et le lieu très bien desservi. Autre avantage, l'aérodrome se situait à peine à 15 km de la Région flamande et les répercussions économiques auraient donc aussi eu "des retombées au nord du pays." Le coût des travaux avait été estimé à quatre milliards d'euros. Mais le projet, bien que relancé par Guy Verhofstadt au début des années 2000, n'aboutira jamais. Sans doute y a-t-il eu des freins politiques, voire communautaires. Mais c'est surtout la faillite de la Sabena, en 2001, qui aurait définitivement enterré le dossier.
Brussels Airport, Zaventem ou Bruxelles-National ?
Dans sa communication, l'aéroport national se fait appeler "Brussels Airport". Une erreur, selon Philippe Touwaide, le médiateur fédéral. "Brussels Airport Company est uniquement le nom de la société commerciale privée titulaire de la licence d'exploitation de l'aérodrome, explique-t-il. Bruxelles-National reste le nom officiel, tel que dénommé au travers de toute la législation et des textes légaux applicables. Ce nom n'a jamais été modifié : le nom officiel de l'aéroport de Bruxelles est bien et reste toujours "Bruxelles-National". L'aéroport est aussi parfois appelé "Zaventem", notamment par certaines compagnies aériennes voulant le différencier de "Brussels South Charleroi Airport", nom officiel du concurrent de Charleroi.