Qui est vraiment Damien Ernst, l'expert qui a "une cible dans le dos" ?
Le professeur de l'ULiège évoque son expérience d'expert, omniprésent dans les médias.
- Publié le 10-07-2023 à 08h05
- Mis à jour le 29-07-2023 à 14h38

Des experts belges nous éclairent au (quasi) quotidien dans différents domaines de l'actualité. Mais qui se cache derrière ces figures connues et reconnues ? Quel cheminement les a menés à devenir les spécialistes qu'ils sont ? La Libre dresse le portrait-témoignage de sept d'entre eux. Cette série débute avec Damien Ernst.
Il y a presque dix ans, Damien Ernst, professeur à l'ULiège, est apparu dans le paysage médiatique belge. Depuis lors, il est devenu un personnage très présent, ce qu'on appelle un "bon client" pour les journalistes. Le climat, l'énergie et l'intelligence artificielle sont ses matières de prédilection. Mais il s'éloigne parfois de son domaine d'expertise pour commenter divers sujets, comme la gestion de la pandémie de coronavirus.
Mais qui est Damien Ernst ? "J'ai vécu dans un milieu assez modeste, avec un papa enseignant et une maman mère au foyer, nous explique-t-il. Mes parents étaient très axés sur les études. Pour eux, c'était un ascenseur social". Avec son frère et sa sœur, il vit une enfance et une adolescence "très simple et très heureuse".
Fan de Star Wars
Fan de science-fiction, notamment Star Wars, le Liégeois a toujours su qu'il voulait être ingénieur. Durant ses études à l'ULiège, il croise le chemin du professeur Mania Pavella, qui va donner une direction importante à sa carrière. "En fin de quatrième année, elle m'a proposé de faire de la recherche sur les réseaux électriques, se remémore-t-il. A priori, je ne me voyais pas dans ce domaine. Je ne savais même pas qu'on faisait de la recherche là-dessus. Pour moi, c'était juste des lignes électriques. J'ai découvert, à ce moment-là, que ce domaine est passionnant".
À côté de la matière énergétique, Damien Ernst s'est très rapidement intéressé à l'intelligence artificielle (IA). Il a d'ailleurs fait sa thèse de doctorat sur les stratégies d'apprentissage par renforcement. De 27 à 35 ans, ses travaux de recherche portent essentiellement sur l'intelligence artificielle. "J'étais déçu par les performances de l'IA appliquée aux réseaux électriques, explique-t-il. J'ai donc inventé de nouveaux algorithmes, pour tenter de résoudre des problèmes liés à la gestion des réseaux électriques".
À 35 ans, Damien Ernst prend la tête de la chaire EDF Luminus de l'ULiège. S'il revient, à cette occasion, dans le domaine de l'énergie, l'IA reste son "outil favori" pour gérer les problèmes des réseaux électriques.
En 2013, il fait sa première apparition médiatique remarquée. Dans une interview au Soir, il dénonce la "grande illusion" de l'éolien en Wallonie. Selon lui, les ambitions politiques wallonnes en matière d'énergie éolienne sont irréalistes, compte tenu des blocages de permis qui frappent la majorité des projets. "Je n'étais pas du tout préparé à me retrouver en Une du Soir, confie-t-il. J'ai d'ailleurs été convoqué par le cabinet de Jean-Marc Nollet. Et Edora, la fédération du renouvelable, a voulu me griller". Contrairement à ce qu'on pourrait penser, le professeur vit mal ces moments de forte tension. "Chaque fois que je fais ce genre de Une, il y a un niveau de stress incroyable, j'ai peur des retombées, déclare-t-il. Je suis d'un naturel très stressé".
Dénonciation du plan de délestage
Un an plus tard arrive un fait d'armes qui lance définitivement sa carrière médiatique. En 2014, la Belgique prépare un plan de délestage, en cas de pénurie d'électricité. Mais le plan est déséquilibré : la Wallonie est nettement plus touchée que la Flandre. Après avoir dénoncé ce déséquilibre communautaire dans la presse, Damien Ernst obtient gain de cause : le plan de délestage est modifié.
Selon le professeur, "la violence des critiques" à son égard a changé, au fil des années. "Avant, on visait l'expert, explique-t-il. Maintenant, je sais que j'ai une cible dans le dos. Au moindre dérapage, je me prends une shit storm. Je ne peux plus tweeter comme avant. Il arrive que le rectorat de l'université se prenne des lettres demandant de me saquer. Je fais donc beaucoup plus attention".
Dans le viseur des "militants écologistes"
Damien Ernst estime qu'il a été pris pour cible par "des militants écologistes décroissants". "Je me suis beaucoup exposé en défendant une vision technologique de l'écologie, développe-t-il. Je pense que le problème climatique peut être résolu par les machines. Ce n'est pas la vision dominante de l'écologie, où la décroissance domine. Ces groupes m'ont identifié comme une personne à abattre. C'est très violent, je dois faire attention".
Quand on lui fait remarquer que de nombreux experts, en dehors des cercles écologistes (notamment l'Agence internationale de l'énergie), plaident en faveur de changements de comportements, il répond ceci. "L'AIE, ce n'est pas le Saint-Graal, explique-t-il. Elle s'est lourdement trompée dans ses prévisions pour le photovoltaïque. Ici encore, elle ne voit pas arriver des technologies telles que la capture du CO2 dans l'air. Et elle ne voit pas arriver les hubs énergétiques, où on pourrait produire de l'électricité à très bas coûts avec du photovoltaïque et de l'éolien".
Il a parfois "été trop loin"
Il est maintenant temps de lui ressortir quelques tweets polémiques. Comme la fois où il a alerté sur le relâchement imminent d'eau en France, en pleine période critique des inondations.
"Ce sont des tweets publiés dans un contexte très particulier, se défend-il. Tout près de chez moi, le quartier a été ravagé par les inondations, j'ai vécu ça de très près. J'ai relayé l'info en direct, comme un journaliste qui couvre un événement. Si l'info ne s'avère pas exacte, je la supprime, je ne trouve pas ça choquant. Encore une fois, ce tweet a été sorti de son contexte, pour abattre l'homme". Et de donner un autre exemple. "J'ai donné une interview à l'agence de presse nationale polonaise, explique-t-il. Elle a été reprise par un journaliste polonais très à droite. On m'a accusé d'être d'extrême droite car l'info était reprise. Ça n'a juste aucun sens".
Mais a-t-il des regrets ? "Je regrette parfois les conséquences de mes messages, nuance-t-il. Quand on utilise le message pour lui donner un autre sens, je regrette de ne pas être assez précautionneux. Maintenant, j'essaye que mes tweets ne puissent plus être détournés". Il reconnaît néanmoins qu'il a parfois "été trop loin". "C'était souvent de l'humour déplacé ou noir, mais rien de plus", précise-t-il.

Que pense-t-il de la qualification de toutologue, adressée par certains critiques ? "Durant la première partie de ma vie médiatique, je donnais mon avis sur tout, reconnaît-il. Je suis très curieux, je m'intéresse à beaucoup de sujets. Mais pour moi, c'était juste un avis. Je ne le prenais pas plus au sérieux qu'un autre. Les politiciens, les éditorialistes donnent bien leur avis sur tout…".
Si Damien Ernst fait plus attention à ce qu'il poste sur les réseaux, on sent qu'il aime toujours provoquer. Quand il va manger avec Corentin de Salle, le théoricien controversé du MR, il prend un malin plaisir à poster une photo sur les réseaux sociaux, accompagné d'un texte le qualifiant de "grand philosophe belge"." Ça nous fait rire, explique-t-il. Je sais qu'en écrivant 'grand philosophe belge', ça va énerver certaines personnes. Mais je ne risque rien avec ce genre de messages".
"Je n'aime pas ce que prône Jean-Marc Jancovici"
Que pense Damien Ernst de l'étiquette MR qui lui colle à la peau ? "Même si je m'entends bien avec des parlementaires de tous les partis, on m'a mis dans la case MR, répond-il. Je reconnais que j'apprécie le positionnement du MR en matière d'écologie". Une vision libérale et technologique de l'écologie, donc.
Le Liégeois est pourtant favorable à l'instauration d'une taxe carbone, au contraire des libéraux. "Oui c'est vrai, répond-il. Mais je pense que le MR pourrait porter ce combat". Selon le professeur, en taxant le carbone à 200 euros la tonne, le problème climatique pourrait se résoudre tout seul. "On verrait alors émerger des technologies comme la capture du CO2, déclare-t-il. On risque de manquer nos objectifs 2030 mais, avec ce genre de technologies, on pourrait être en avance sur les objectifs 2040".
Une taxe de 200 euros la tonne de CO2 ne risque-t-elle pas de toucher uniquement les moins nantis ? Dès lors, ne serait-il pas plus juste de mettre en place des quotas carbone pour les citoyens, comme l'a proposé Jean-Marc Jancovici pour les voyages en avion ? "Je n'aime pas du tout ce que prône Jancovici, répond Damien Ernst du tac au tac. C'est un liberticide. Je n'aime pas les gens qui utilisent l'écologie pour restreindre les libertés. Je préfère une taxe carbone dont les recettes seraient entièrement restituées via une baisse des taxes sur le travail".
Par ailleurs, s'il est lié à certains mandataires MR, le professeur apprécie les idées d'autres partis. "J'aime le positionnement des écologistes au niveau de la politique migratoire, explique-t-il. Au niveau social, je me retrouve dans ce que propose le PS. Je ne veux pas qu'on sanctionne les chômeurs, je suis conscient des réalités sociales".
