"La Belgique francophone boxe dans une catégorie bien supérieure à son poids démographique"
L'Invité Eco | Attaques américaines contre la régulation audiovisuelle et numérique européenne, révision de la directive SMA (Services de médias audiovisuels), fusion de Rossel et IPM, tensions entre éditeurs privés et la RTBF… Karim Ibourki, président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) de la Fédération Wallonie-Bruxelles, aborde les points chauds de 2026.

- Publié le 19-01-2026 à 08h15
- Mis à jour le 19-01-2026 à 12h31

Cela fait plus de huit ans que Karim Ibourki a quitté les coulisses politiques belges, où il a œuvré durant une bonne quinzaine d'années, pour plonger dans le monde de la régulation des médias audiovisuels. Il entame, en novembre 2017, un premier mandat de cinq ans à la présidence du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). Le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles l'a renommé, fin 2022, pour un deuxième mandat.
Natif de Bruxelles, Karim Ibourki est titulaire d'un baccalauréat en droit de l'ULB (avec épreuve complémentaire en journalisme et communication), ainsi qu'un master en sciences politiques, de la même université. Avant de prendre la présidence du CSA, Karim Ibourki a été le fidèle "lieutenant" de Rudy Demotte (PS) : il en a été, notamment, le directeur de cabinet adjoint lorsque M.Demotte était ministre-président de la Région wallonne (2007-2012) et le directeur de cabinet lors de son passage à la tête de la Fédération Wallonie-Bruxelles (2012-2015).
Alors que le paysage audiovisuel et des médias francophones belges vit des moments critiques (plans d'économies, licenciements, fusion, transformation numérique, etc.), et que les grandes plateformes en ligne américaines accentuent leur emprise commerciale sur ce paysage, Karim Ibourki a accepté de passer en revue les dossiers en vue de ce début d'année 2026.
La régulation des secteurs du numérique et des médias est fort décriée par l'administration Trump et les géants américains de la tech. La Commission européenne, mise sous pression, a adopté un "omnibus digital" qui tend à assouplir certaines régulations. Comment, dans ce contexte tendu, le "petit" CSA de la Fédération Wallonie-Bruxelles évolue et se positionne ?
La régulation est effectivement décriée aux États-Unis, mais elle ne l'est pas en Europe. Au contraire, les leaders européens ont rappelé l'existence d'un vaste corpus législatif (directive des Services médias audiovisuels, Digital Service Act, Media Freedom Act, AI Act, etc.), approuvé démocratiquement, sur lequel il n'est pas question de revenir. Parallèlement, on sait aussi que l'Europe a pris un certain retard en termes de développement du numérique par rapport aux États-Unis et à la Chine. Le rapport Draghi avait dit "attention, on est en train de perdre des points de compétitivité", invitant l'Union européenne à réguler mais sans empêcher des leaders européens d'émerger. L'application de la législation européenne et l'investissement dans le numérique doivent aller de pair.
Sur l'application proprement dite de la législation européenne en matière de médias et de plateformes numériques, on ne peut pas dire que la Commission européenne a fait preuve de diligence…
De nombreux dossiers ont été ouverts par la Commission. Encore récemment avec Meta et Grok (intelligence artificielle développée par la société xAI d'Elon Musk, NdlR). Le 5 décembre, il y a eu l'amende de 120 millions d'euros contre X pour non-respect du DSA (Digital Services Act). Il y avait eu, avant cela, une amende contre TikTok. Nous en sommes encore au début de l'application du règlement DSA sur les services numériques (réseaux sociaux et plateformes en ligne, NdlR). Il est entré en vigueur il y a seulement deux ans. Il y a une phrase de Michel Audiard que j'aime bien répéter : "La justice, c'est comme la Sainte Vierge, si on ne la voit pas de temps en temps, le doute s'installe". La difficulté de l'application des législations européennes tient à la longueur procédures. Mais il y a une pression sur les plateformes et elle fonctionne.
Le cas de Grok montre qu'on va de dérive en dérive, de provocation en provocation… L'Europe a toujours une guerre de retard, non ?
La réaction des régulateurs arrive toujours a posteriori, et c'est logique dans le cadre de la liberté d'expression. Les gens disent et font ce qu'ils veulent. C'est seulement en cas de problèmes qu'on prend des mesures. Il faut alors que ces mesures soient légales, proportionnées et poursuivent un but légitime, ce qui est le cas de la protection des mineurs ou de l'atteinte à la dignité des personnes dans le cas de Grok. Quand des acteurs, actifs dans l'Union européenne, ne respectent rien, il est nécessaire que la justice se montre pour qu'on y croit.
"S'il fallait revoir la directive SMA, il faudrait le faire avec prudence afin de ne pas bouleverser l'écosystème audiovisuel européen."
L'un des grands chantiers de 2026 sera la révision de la directive "Services de médias audiovisuels" (SMA), qui est le socle historique de la régulation du secteur en Europe. Où en est le processus de révision de cette directive SMA et quel est le rôle qu'y joue le CSA belge ?
On en est tout au début. La Commission européenne a déjà interrogé, dans le cadre d'un "call for interest", une série d'acteurs pour avoir un retour du terrain. Elle a donné une mission à un consultant externe afin de lui rendre un rapport sur l'application de la directive et faire des recommandations. À la fin de ce mois, la Commission lancera une consultation publique. Il y a eu aussi une série de réunions avec les régulateurs nationaux. L'objectif est que, d'ici la fin de l'année, la Commission proposera une évaluation et des modifications de la directive.
Quelle est la position défendue par le CSA sur cette révision ?
Le Board for Media Services, qui rassemble les régulateurs européens des services de médias audiovisuels, a déjà contribué au "call for interest". C'est d'ailleurs le CSA belge, avec le régulateur allemand et l'appui des Français (Arcom), qui a piloté la rédaction de cette contribution. Le Collège du CSA a adopté, ensuite, ce qu'on peut qualifier de "position paper" et qui s'inscrit dans la droite ligne de ce qu'on a adopté au niveau européen.
Avez-vous des craintes, en tant que régulateur du paysage audiovisuel francophone belge, liées à cette révision ?
La première chose que les régulateurs européens ont dite à la commissaire européenne Henna Virkkunen, que l'on a rencontré fin de l'été au festival du film de Venise, c'est que la directive SMA est le joyau de la régulation européenne en matière de médias. Cette directive, ne l'oublions pas, s'inscrit dans le cadre de l'exception culturelle. Cela signifie que les États membres ont décidé de sortir, en très grande partie, le domaine audiovisuel du champ de la régulation économique stricto sensu en permettant de soutenir la création audiovisuelle indépendante. Ce message des régulateurs européens, qui a été soutenu par d'autres acteurs (producteurs, éditeurs…), a été de dire que le régime dérogatoire de la directive SMA fonctionnait bien et que s'il fallait revoir la directive, il faudrait le faire avec prudence afin de ne pas bouleverser l'écosystème audiovisuel européen.
Le risque que ce soit le cas existe ?
On sait que les grandes plateformes de streaming, comme Netflix, aimeraient une plus grande harmonisation des systèmes en donnant moins de liberté aux États membres. Mais c'est justement cette liberté qui a permis d'assurer la survie et le développement des industries cinématographiques européennes, singulièrement dans une petite communauté de 4,5 millions d'habitants comme la Communauté française. Il faut se rendre compte qu'au niveau de la création audiovisuelle et cinématographique, la Belgique francophone boxe dans une catégorie bien supérieure à son poids démographique. Et ça, c'est grâce à la directive SMA qui permet de demander aux acteurs, nationaux et internationaux, qui ciblent notre territoire de contribuer au secteur de la production indépendante.
Vous craignez que la Commission européenne remette en cause ce régime d'exception culturelle ?
Non, je ne crois pas qu'elle le fera. J'espère bien que les États membres, dont nos gouvernements, défendront ce régime. Maintenant, il y a sans doute des questions – comme celles des influenceurs et de l'audio (podcasts, streamings, etc.), domaines qui se trouvent actuellement en dehors de la directive SMA – à discuter. Je suis en tout cas confiant sur le fait que l'économie générale de la directive SMA sera conservée.
"À ma connaissance, il n'est jamais arrivé en Belgique qu'un seul groupe d'actionnaires possède l'ensemble des titres d'information nationale et régionale. Dans ce contexte inédit, il serait tout de même assez particulier qu'on n'applique pas le European Media Freedom Act."
En quoi le CSA est-il concerné par la fusion de Rossel et IPM, qui sont les deux derniers groupes de presse en Belgique francophone ?
Le "European Media Freedom Act" (EMFA) – règlement européen adopté fin 2024 sous présidence belge et entré en vigueur en avril 2025 – indique, dans son article 22, que lors de toute concentration des médias, peu importe qu'il s'agisse de presse écrite ou audiovisuelle, il faut procéder à une évaluation des risques pesant sur le pluralisme. Les États membres doivent désigner des régulateurs pour évaluer cette menace éventuelle. Pour la Communauté française, il s'agit du CSA, Nous sommes donc partie prenante de l'évaluation.
Vous avez remis un avis à l'Autorité belge de la concurrence (ABC), chargée d'examiner la fusion, dès l'été dernier. Que dit cet avis ?
Comme dans tout dossier qui lui est soumis, l'Autorité belge de la concurrence a contacté les différentes parties prenantes pour leur demander un avis. C'est le cas du CSA, qui a rendu un premier avis en septembre. Mais, dans la mesure où on ne connaissait pas les conditions de la fusion, on a rendu un avis théorique reprenant les points d'attention auxquels, en fonction de l'entrée en vigueur de l'EMFA en Belgique, il faudra être vigilant. Quand l'ABC aura finalisé l'examen du dossier, elle reviendra vers les différentes parties prenantes avec les réponses des soumissionnaires, Rossel et IPM en l'occurrence, par rapport aux points soulevés. Là, on aura encore la possibilité de faire des remarques.
L'article 22 de l'EMFA indique que l'analyse sur le pluralisme doit être distincte de l'analyse sur la fusion économique. Or l'EMFA n'est pas encore d'application en Belgique…
La situation est en effet un peu particulière dans la mesure où le décret qui concrétise l'entrée en vigueur de l'EMFA en Fédération Wallonie-Bruxelles n'a pas encore été approuvé. Autrement dit, la Belgique, qui a fait passer la réglementation EMFA au niveau européen en 2024, va être le pays dans lequel se passe la plus grande concentration médiatique de l'histoire depuis 1830. À ma connaissance, il n'est jamais arrivé qu'un seul groupe d'actionnaires possède l'ensemble des titres d'information nationale et régionale. Dans ce contexte inédit, il serait tout de même assez particulier qu'on n'applique pas l'EMFA. C'est pour cela qu'avec l'Autorité de la concurrence, on a convenu qu'on allait utiliser les critères prévus par l'EMFA dans l'évaluation de l'opération Rossel-IPM et que l'ABC en tiendrait compte lors de son appréciation. Les deux acteurs concernés ont besoin que cela aille vite. Les procédures sont longues, fastidieuses, mais ils ont besoin de savoir : oui ou non, et, si oui, à quelles conditions ? Aujourd'hui, être éditeur de médias est une des tâches les plus compliquées qui soit. Je pense que chacun peut comprendre, intellectuellement, ce qui pousse des entreprises du secteur média à se rapprocher. Nous avons aussi la chance, en Belgique francophone, d'avoir des gens qui sont des professionnels des médias. Il ne s'agit pas des milliardaires qui viennent en disant "moi, j'achète une danseuse !". Il s'agit de personnes actives depuis de très nombreuses années, qui savent qu'il faut respecter une série de règles en matière de pluralisme et d'indépendance des médias.
"Bernard Marchant (Rossel) et François le Hodey (IPM) ne sont ni sourds, ni aveugles. Pour en avoir déjà discuté avec eux, ils savent qu'ils doivent mettre des règles en place."
Selon les patrons de Rossel et IPM, à savoir Bernard Marchant et François le Hodey, le fait avoir cinq titres de presse quotidienne différents sur un marché aussi petit que le nôtre est exceptionnel…
D'accord. Mais quels sont les mécanismes mis en place pour garantir ce pluralisme en termes de maintien de rédactions indépendantes, de désignation des rédacteurs, de pressions économiques…? Il faut avoir des réponses à ces questions. Bernard Marchant et François le Hodey ne sont ni sourds, ni aveugles. Pour en avoir déjà discuté avec eux, ils savent qu'ils doivent mettre des règles en place. Quand DPG Media, en Flandre, a racheté RTL Hollande, l'autorité néerlandaise a demandé de mettre en place une série de mécanismes, notamment la création de fondations avec des personnes qui, tout en n'ayant pas d'intérêt capitalistique, disposent d'un droit de veto pour certaines décisions (nomination d'un rédacteur en chef, vente d'un titre…). On pourrait peut-être s'en inspirer.
Les relations restent tendues entre médias publics et privés en Belgique francophone. On l'a encore vu lors de l'annonce, en septembre, de l'accord entre la RMB et France Télévisions Publicité sur les décrochages publicitaires. Cela a provoqué la colère des éditeurs. Il y a aussi la mise en ligne gratuite d'articles sur le site de la RTBF, alors que les éditeurs tentent de monétiser leurs contenus. Comment appréhendez-vous, en tant que régulateur, ces tensions ?
Première chose : je n'ai encore lu aucune étude scientifique robuste démontrant un impact négatif de la présence d'informations gratuites sur les sites des éditeurs publics. Au contraire. La dernière en date, publiée en juin 2025 par l'Union européenne de radio-télévision, étude a fait l'objet d'une review par d'autres scientifiques, démontre que plus il y a d'argent investi dans l'information par le secteur public, plus cela entraîne des investissements dans le secteur privé. Deuxième chose : nous sommes un trop petit territoire pour qu'on se tire dans les pattes ! Les concurrents de RTL ou de la RTBF, c'est Youtube. Or on sait que développer des plateformes digitales pour le public coûte énormément d'argent. Aujourd'hui, les opérateurs privés et publics belges n'ont pas l'argent pour investir dans des interfaces capables de rivaliser avec Youtube ou Netflix. Selon moi, il faut développer des synergies entre le public et le privé, comme cela se fait déjà dans d'autres secteurs.
Des synergies de quelle nature ?
Une partie du défi pour nos médias tient à la création de contenus. Mais il y a aussi des défis technologiques (gestion de données, intelligence artificielle, etc.). Ne serait-il pas temps de se dire que ça vaudrait la peine de créer un pôle de compétitivité des médias en Belgique francophone, de la même manière qu'on a réussi la transformation de notre industrie cinématographique ? Pour prendre un exemple, on a réussi à le faire pour la radio numérique. Il y a eu une alliance entre la RTBF et RTL pour lancer le DAB avec la création de maRadio.be.
Le paysage francophone belge des médias se retrouve, avec cette fusion Rossel-IPM, dans une situation inédite. Cela vous inquiète ?
Il est, à tout le moins, menacé. Il faut bien prendre la mesure de la menace qui pèse sur tout notre écosystème de médias : plan d'économies à la RTBF, restructuration des médias de proximité, licenciements de journalistes à LN24, L'Avenir et BX1… Il y a toute une série d'éléments qui montrent que cet écosystème est fragilisé. Selon moi, je le répète, une des solutions passe par la création de synergies industrielles entre éditeurs privés et publics.
Le CSA a remis, mi-décembre, le bilan de la RTBF pour l'exercice 2024. Quand on lit ce rapport, la RTBF est digne d'un premier de classe !
En fonction de ce qui lui est demandé dans son contrat de gestion, la RTBF a un bilan largement positif, notamment en matière d'information. Il reste toujours des points à améliorer. Le CSA, je le rappelle, n'a jamais hésité à dire quand des choses n'allaient pas à la RTBF.