Christophe Wambersie (secrétaire général du SNI) : "Les indépendants ont payé le plus lourd tribut à la crise"
Christophe Wambersie, secrétaire général du Syndicat neutre pour indépendants (SNI), revient sur l'actualité pour le moins chargée des organisations patronales en cette fin d'été.

- Publié le 25-08-2021 à 08h00
- Mis à jour le 25-08-2021 à 17h36

S'il ne provient pas lui-même d'une famille d'indépendants, Christophe Wambersie aura fait l'essentiel de sa carrière à leur chevet. Ce juriste de formation originaire du Tournaisis, fils d'un professeur de statistiques, a d'abord fait toutes ses classes à l'Union des classes moyennes (UCM). Il y a créé le service d'études, renforcé la communication et le marketing, et fortement développé le service de "développement économique". Quelques tensions internes mettront fin à la collaboration d'une bonne vingtaine d'années entre l'UCM et Christophe Wambersie, mais l'homme, réputé bon organisateur, rebondira dès 2015 comme secrétaire général pour Bruxelles et la Wallonie au Syndicat neutre pour indépendant (SNI), une organisation patronale nationale, à 80 % flamande, qui regroupe plus de 40 000 affiliés.
Réputé déterminé lorsqu'il s'agit de mettre un point à l'agenda, Christophe Wambersie est, forcément, plus que jamais au four et au moulin au moment où les indépendants traversent une crise sans précédent. Le secrétaire général francophone a fait de la class action contre la Sabam une question de principe – "pourquoi ne paierait-on pas juste pour ce qu'on consomme ?", dit-il –, les chantiers du SNI, comme ceux des autres organisations patronales, sont légion. Avec toujours le même mantra : améliorer le statut des indépendants. "En matière de pension, il y a eu amélioration, mais il reste tellement de freins à l'esprit d'entreprendre, dit-il, du statut social en passant par le congé maternité pour les femmes, etc."
Avant quelques jours de repos, Christophe Wambersie revient sur l'actualité pour le moins chargée des organisations patronales en cette fin d'été. Crise sanitaire et gestion des inondations, pour le SNI comme pour les autres fédérations patronales (UCM, UWE, Voka, FEB, Unizo, etc.), restent évidemment les deux thématiques en haut de la liste. En attendant la conférence sur l'emploi au mois de septembre. Une fin d'année qui s'annonce déjà extrêmement chargée. Le point avec le secrétaire général du Syndicat neutre pour indépendants (SNI).
Comment se passe l'évaluation des dégâts à la suite de la catastrophe des inondations de juillet ?
Elle prend du temps. On a envoyé des emails aux 200 communes sinistrées et proposé notre aide juridique, et je crois que cela ne sera pas de trop, car pour les entreprises, beaucoup de questions se posent sur les couvertures d'assurances, qui sont loin d'être optimales.
Pourquoi ?
Mauvaise information, une confiance démesurée et souvent aveugle dans le courtier qui s'occupe du dossier d'assurances. En fait, je crois que les indépendants ou entreprises que nous défendons n'ont généralement pas conscience qu'un risque aussi grave pouvait arriver. Il y a un autre problème, celui de l'évaluation des montants à couvrir. Beaucoup d'indépendants sinistrés avaient très largement sous-estimé la hauteur des montants à couvrir pour redémarrer leur activité. À l'avenir, et ça doit faire l'objet d'une vraie réflexion selon nous, le courtier devra être plus précis sur les risques à couvrir et la hauteur des montants à couvrir.
Et puis il y a ceux qui ne sont pas assurés…
… ou qui pensaient l'être ! Oui, on en a rencontré. Pour eux, on a analysé les données de certains contrats pour objectiver ; et le renvoi à une clause spéciale en raison de circonstances particulières, qui ne couvre pas les inondations, en a mis quelques-uns hors du champ de couverture. Ce qui pose la question de savoir comment on va intervenir pour ces personnes sans couverture.
Vous vous en êtes épanché auprès du gouvernement wallon ?
Oui, exactement. Le Fonds des calamités n'intervient pas pour les seules personnes morales, les entreprises. Mais à mon sens, il faut trouver des solutions minimales d'un filet de sécurité que la Région wallonne devra octroyer aux plus petits, généralement situés dans des zones commerciales.
Bref, vous nous dites que le montant des 2 milliards annoncé par le gouvernement ne sera pas suffisant.
Non, mais le ministre du Budget Jean-Luc Crucke (MR) le dit lui-même. Tout le monde le sait. Personnellement, j'aimerais surtout qu'on précise ce qu'on va faire avec ces 2 milliards. Sont-ce 2 milliards pour la couverture des particuliers et indépendants ou aussi pour les voies publiques, etc. ? Ce n'est pas encore clair. Auquel cas notre état d'esprit ne sera pas le même. On veut des précisions sur ce qui va couvrir l'activité économique. Mais au-delà de cette couverture nécessaire pour relancer l'activité, il faut aussi une vision des autorités régionales et communales pour savoir comment le redéploiement va s'organiser. Quel soutien va-t-on apporter aux entrepreneurs ? Ce sont eux qui ont payé le plus lourd tribut à la crise, et ils sont encore victimes des inondations. On attend donc la vision du ministre et des autorités locales là où les sinistres ont été les plus importants pour soutenir le commerce. Beaucoup d'entrepreneurs se sentent délaissés. Ils ont aussi besoin de sentir qu'on est derrière eux… Vous savez, dans une commune comme Pepinster, l'une des communes les plus touchées, il n'y a pas un site internet regroupant ce que propose le commerce local. Certains envisagent de délocaliser, faute d'aide et de visibilité, et on peut les comprendre.

Vous évoquez la relance, le redéploiement. Mais le marché de l'emploi connaît lui aussi des ratés, notamment avec les métiers en pénurie.
Oui. Ce problème de pénurie de main-d'œuvre est essentiel. La dernière enquête de l'ERMG à laquelle le SNI a participé a montré qu'une entreprise sur cinq seulement n'avait pas de problèmes de recrutement, et que c'était essentiellement un problème de candidats, de compétences adaptées et de "soft skills". Lancer un projet de relance sans en avoir les bras, c'est un non-sens. Je pense notamment que les incitants pour attirer des demandeurs d'emploi dans des métiers en pénurie ne sont pas suffisants. Quelque 350 euros au bout d'une formation de trois ans, c'est à peine l'équivalent d'un smartphone bas de gamme.
D'autres pistes ?
À plus long terme, certainement. Mais on a trop tardé sur cette problématique. Combien de fois ne nous a-t-on pas dit que c'était une vue de l'esprit ? La vérité est qu'aujourd'hui, on n'a pas de solution réelle, si ce n'est d'analyser la situation au cas par cas avant d'envisager des solutions plus structurelles comme la formation, la formation en alternance… Mais outre les incitants, à relever, on peut aussi se demander si des certifications au bout de trois ans dans des organismes d'accompagnement sont encore opportunes pour certaines formations. Les entreprises, qui doivent revoir leurs exigences, sont prêtes à accueillir plus vite certains candidats… Il va falloir être créatif. Je ne veux pas critiquer le monde politique mais c'est quand on est au pied du mur qu'on se rend compte de la réalité d'une situation. L'offre de formation doit s'adapter aux circonstances exceptionnelles qu'on connaît aujourd'hui… Si tant est qu'on ait des candidats, retour à la case départ (rire).
La crise sanitaire n'est pas terminée. Tant s'en faut. Mais la fin septembre marque la fin de la plupart des mécanismes de soutien. Vous en pensez quoi ?
Pour ne rien vous cacher, nous sommes en train de travailler sur le sujet. Ce que je peux vous dire, c'est qu'il nous semble nécessaire d'affiner les catégories qui sont encore sujettes à restrictions et à problèmes. Je pense qu'une question communautaire se posera inévitablement. Quelque 75 % des entrepreneurs flamands sont propriétaires de leur commerce ou établissement d'activité professionnelle. En Wallonie, ce taux est de 25 %. Par ailleurs, les primes régionales ont été largement plus élevées pour les entreprises flamandes. Par-dessus tout, beaucoup de commerces accusent encore des pertes substantielles de chiffre d'affaires, sans doute pas de 40 %, qui est le seuil qui avait été fixé juste après la sortie du confinement, mais encore souvent jusqu'à 25 %. Il y a beaucoup d'emplois en jeu. Bref, ce que je veux dire, et les inondations en ont rajouté une couche, c'est que je crois qu'une aide devrait être prolongée jusqu'à la fin de l'année.
Avec un droit-passerelle adapté alors ?
Oui. D'abord, nous sommes partisans d'un système plus progressif, quitte à ce que le montant de l'aide soit un peu plus faible, et qu'on abaisse le seuil d'octroi du droit passerelle à 25 %. Dans l'optique de la relance, cette aide pourrait être très utile à beaucoup d'entrepreneurs. Ensuite, nous avons une autre demande. Actuellement, on défalque au droit passerelle celui versé pour cause de force majeure à la suite des inondations. En principe, ce quota est de 12 ou 24 mois, mais le droit passerelle "inondations" vient réduire le quota. Cela ne nous semble pas juste. Il y a une dimension collective avec ces inondations qui est du même type que la crise du coronavirus. Nous sommes face à un événement tragique qui a concerné collectivement beaucoup de personnes. Cet aspect collectif, les autorités devraient en tenir compte pour exclure le droit passerelle "inondations" du quota de 12 ou 24 mois (NdlR, pour ceux qui ont cotisé plus de 60 trimestres).
De manière générale, de toute façon, vous souhaiteriez faire évoluer le droit passerelle, non ?
Oui ! On demande une flexibilisation du droit passerelle. Pour nous, il doit être le filet de sauvetage social des indépendants. On voudrait une solution plus pérenne et plus structurelle, mais trois freins existent encore aujourd'hui à la création d'activité. Outre les aspects "pensions" (mais ça s'améliore), "statut social" (le risque pris), le droit passerelle limité est un souci pour de nombreux (candidats) entrepreneurs. On souhaite donc que le droit passerelle "40 %" mis en place durant la crise sanitaire devienne une condition du droit passerelle classique. Ce n'est pas le cas aujourd'hui : il faut toujours passer par la case "cessation d'activité/fermeture" pour en bénéficier. On comprend bien les aléas de entrepreneuriat, liés au risque d'entreprendre, mais quand on est dans le creux de la vague, on devrait pouvoir avoir les moyens de s'adapter, de modifier son activité, sans devoir fermer. Le droit passerelle devrait aussi pouvoir servir à réinventer son métier, surtout dans les circonstances actuelles.