"Quand les activistes vont découvrir cet outil... ils auront un levier gigantesque"
Libre Eco week-end | Le Dossier. Pour forcer la main aux groupes pétroliers, des fonds "activistes" achètent des actions afin d'influencer ces groupes, les ramener dans le droit chemin.

- Publié le 19-02-2023 à 10h53

Neutralité carbone, le mantra du siècle. Qui vire parfois à la prière autosuggestive. L'objectif en Europe ? Atteindre cette neutralité d'ici 2050. Ambitieux. Les investissements pour y arriver sont énormes. Mais dans cette chasse au carbone, les entreprises affichent pour certaines une confiance insolente. "C'est jouable", entend-on. Mais dans les faits, derrière le vernis, les incohérences s'affichent. TotalEnergies, géant pétrolier français, répète à l'envi être à la pointe de la transition, investir dans le renouvelable, mais est également pointé du doigt pour des investissements de nouveaux sites gaziers ou pétroliers. Paradoxal ? "Si une diminution progressive de la production de pétrole et de gaz est nécessaire, son arrêt brutal n'est ni possible, ni souhaitable", avance, pour sa part, le groupe.
Pour forcer la main aux groupes pétroliers, entre autres, certaines ONG intentent donc des actions en justice et des fonds "activistes" achètent des actions afin d'influencer ces groupes, les ramener dans le droit chemin. Histoire d'aller au-delà du simple greenwashing. Au Royaume-Uni, l'organisation ClientEarth, actionnaire de Shell, a intenté une procédure en justice en visant personnellement les administrateurs du groupe. Au Pays-Bas, un tribunal a également ordonné à Shell de réduire de 45 % ses émissions d'ici 2030 par rapport à son niveau de 2019. Réponse du groupe ? En résumé, il se dit non responsable pour les émissions de CO₂ liées aux produits pétroliers qu'il vend. En procédure d'appel, le groupe estime que les États devraient d'abord agir pour réduire la demande des consommateurs.
L'ONG ShareAction a également exigé que cinq grandes banques européennes (BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, Barclays et Deutsche Banl) "cessent de financer directement de nouveaux gisements de pétrole et de gaz d'ici la fin de cette année", alors que ces dernières ont été les principaux bras financiers européens pour divers projets pétroliers et gaziers, selon l'organisation.
Les "Sin Stocks" encore trop rentables
"Les actionnaires activistes existent depuis toujours", lance à ce propos Pierre Nothomb, président du groupe de services aux actionnaires Deminor. "Mais les taux bas que l'on a connus leur ont permis de lever beaucoup plus facilement des fonds", avance-t-il, précisant que certains se réunissent parfois autour d'un même objectif. "À la base, les fonds activistes visent à améliorer la valeur pour les actionnaires. Mais ils diversifient leurs causes. Même s'il faut reconnaître que les objectifs ESG (Environnement, Social et Gouvernance, NdlR) ne sont pas toujours les plus créateurs de valeurs. Les Sin Stocks, industrie pétrolière, tabac, casinos, etc., considérés comme peu éthiques, rapportent encore beaucoup plus. Mais un fonds qui n'a pas de qualité ESG va paradoxalement lever plus difficilement de l'argent désormais", ajoute-t-il, précisant que la hausse des taux risque également de mettre un frein à cette émergence des actionnaires activistes "environnementaux".
Notons tout de même que certains fonds se font également passer pour des "Robins des bois" modernes, à l'instar de BlueBell Capital, qui, avec une seule action Solvay en poche, exigeait la démission de la CEO Ilham Kadri. La raison ? La pollution prétendue de la plage de Rosignano, en Italie, aux abords d'une usine de production de bicarbonate de soude. Une accusation réfutée jusqu'ici par Solvay et qui n'a pas, pour le moment, trouvé de fondements scientifiques solides. "Le fonds a réussi un coup de communication, ce qui lui a permis de lever des fonds, par ailleurs. L'aspect Climate Friendly était discutable et il y avait un conflit d'intérêts avec leur cause officielle", commente à ce propos Pierre Nothomb. De quoi polluer certaines initiatives et brouiller le message global…
Le cas du fonds souverain Norvégien
Nicolai Tangen, directeur de Norges Bank Investment Management (ex-Fonds pétrolier de Norvège), qui pèse près de 1 200 milliards d'euros d'actifs, a récemment déclaré à Bloomberg que "les entreprises qui ne s'adaptent pas aux nouvelles normes ESG verront leur financement se tarir, les compagnies d'assurance partir, leurs employés démissionner. La honte sur les réseaux sociaux va s'intensifier et les clients vont disparaître." Une déclaration qui a de quoi étonner, alors que le fonds a fait sa fortune grâce aux ressources en hydrocarbures du pays. Pour Pierre Nothomb, cette position serait probablement sincère. "Ce sont parfois les premiers groupes actifs dans les hydrocarbures, l'alcool ou autres qui changent, et ont les moyens financiers pour le faire. Je pense que sa politique changera réellement", lance-t-il. "Lorsque les activistes vont commencer à avoir les moyens financiers et capitalistiques pour agir, ils vont faire du bruit. Quand ils vont découvrir l'outil... ils auront un levier gigantesque. Ils ne s'en sont juste pas encore rendus totalement compte aujourd'hui", alerte-t-il.
Quant à la neutralité carbone, pour Pierre Nothomb, "on y arrivera que si on rétablit la filière nucléaire. L'énergie est le fondement de l'économie et le retrait du nucléaire ne fait que pousser les émissions de CO₂ à la hausse", affirme-t-il. "Politiquement, c'est facile de parler de durabilité, mais il faut traduire cela en réelles décisions."