L'Union européenne sort affaiblie d'avoir cherché à éviter le bras de fer avec Donald Trump
Des tarifs de 15 %, pas de mesures réciproques, un engagement à investir des centaines de milliards d'euros dans l'économie américaine… L'accord est déséquilibré, mais l'UE préfère ça à l'issue incertaine d'une épreuve de force.
- Publié le 28-07-2025 à 21h45
- Mis à jour le 29-07-2025 à 12h34

Il faudrait chercher longtemps, et sans garantie de succès, un dirigeant ou une dirigeante politique de l'Union européenne (UE) qui qualifierait en termes élogieux l'accord commercial conclu dimanche soir par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le président américain Donald Trump, dans le complexe de golf que le dernier possède en Ecosse.
Il y a encore quelques semaines, des diplomates européens avançaient que si l'Union acceptait un tarif généralisé de 10 %, ce ne serait pas une bonne affaire. L'administration Trump a fixé le seuil à 15 %, sans que l'UE ne dégaine de contre-mesures – elle s'apprête même à éliminer les tarifs sur certains produits américains. De plus l'Europe s'engage à acheter pour 750 milliards d'euros d'énergie en trois ans aux États-Unis et à ce que ses entreprises investissent jusqu'à 600 milliards d'euros dans l'économie américaine durant la même période. "Déséquilibré" est le qualificatif le plus souvent employé pour qualifier le deal de Turnberry.
Les critiques les plus sévères sont parties des doigts du Premier ministre français François Bayrou. "C'est un jour sombre que celui où une alliance de peuples libres, rassemblés pour affirmer leurs valeurs et défendre leurs intérêts, se résout à la soumission", a-t-il posté sur le réseau social X. Le président Macron s'est, quant à lui, gardé de tout commentaire jusqu'ici. Proche de Donald Trump, le Premier ministre hongrois Viktor Orban s'est moqué d'Ursula von der Leyen en affirmant que le président américain l'avait "mangée au petit-déjeuner".
La crainte de l'escalade
Le trait est féroce et sort de la bouche d'un dirigeant en conflit permanent avec les institutions européennes, et la Commission en particulier. Il n'empêche. Par quelque bout que l'on observe l'accord trouvé, on conclut que l'Union européenne s'est vu infliger une défaite, économique, mais aussi politique, par Donald Trump. "C'est un mauvais deal", reconnaît une source européenne. "Ursula von der Leyen l'a accepté parce qu'il y avait un risque d'escalade", complète le même interlocuteur.
Le chancelier allemand Friedrich Merz a admis lundi soir "ne [pas être] satisfait de ce résultat, dans le sens où je ne pense pas que ce soit une bonne chose, mais […] il était évident, compte tenu de la situation initiale avec les États-Unis, qu'il n'était pas possible d'obtenir davantage". La réaction fait écho à celle de la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni qui se félicitait que l'Union ait évité le scénario "potentiellement dévastateur", d'une guerre commerciale. "Prenons un moment pour considérer ce qu'aurait été l'alternative", a défendu le commissaire au Commerce, Maros Sefcovic, lundi, à Bruxelles, devant la presse. "Des tarifs d'au moins 30 %", ce dont Donald Trump menaçait l'UE, "auraient causé d'immenses tensions politiques, auraient plongé nos PME dans de grandes difficultés et auraient mis des millions d'emplois à danger", a justifié le Slovaque, lundi.
Une impression partagée est cependant que l'Union s'est comportée en victime consentante. "En commerce, ce qui compte, c'est la taille. L'UE peut faire valoir qu'elle est le plus grand marché, avec une population dotée d'un fort pouvoir d'achat", rapelle toutefois la source européenne. Forte de cet avantage, "l'Europe aurait dû négocier d'une façon plus musclée dès le début", glisse l'insider.
La Commission arrivait pourtant à la table des discussions avec en poche deux paquets de représailles potentielles pouvant infliger aux exportations américaines des dommages à hauteur de 93 milliards d'euros. Elle comptait également dans son arsenal son nouvel instrument anti-coercition, susceptible de toucher durement les services américains exportés dans l'UE, entre autres. Mais plusieurs capitales, dont Berlin et Rome, de même que la Commission ont laissé entendre qu'il n'était pas (encore) question de l'utiliser. "On n'a pas eu un front uni au niveau du Conseil (l'institution dans laquelle sont représentés, les États membres, NdlR), pour "mettre le paquet" sur le mode de la stratégie chinoise" – Pékin avait rendu coup tarifaire pour coup tarifaire à Washington, constate Elvire Fabry, chercheuse senior en géopolitique économique à l'Institut Jacques Delors. La France, le Danemark et le Luxembourg étaient pour une approche ferme, la Belgique un peu moins, tandis que d'autres, comme l'Allemagne, l'Italie ou l'Irlande voulaient éviter le déclenchement d'une guerre tarifaire de grande ampleur, qui aurait dûrement touché leurs économies, grandes exportratrices vers les États-Unis.

"Il n'y a pas que le commerce"
Un autre élément a joué pour expliquer la prudence européenne. À l'ère de Donald Trump plus encore que par le passé, les États-Unis établissent des liens entre tous les dossiers, se servant des uns pour faire pression dans d'autres. "Je ne peux pas entrer dans le détail de ce dont nous avons discuté hier (dimanche) mais je peux vous assurer que ce n'était pas uniquement à propos du commerce", a indiqué M. Sefcovic à la presse, lundi, après avoir mentionné "la sécurité", "l'Ukraine" et "l'actuelle volatilité géopolitique".
À présent que l'accord est conclu, la situation est stabilisée pour les entreprises européennes, assure la Commission. Pour combien de temps ? "Trump est un harceleur", prévient le diplomate européen, indiquant que le compromis pourrait rapidement être remis en question.
Elvire Fabry estime, elle, que l'UE aura bien besoin de son instrument anti-coercition, "pour ce qui va être la phase suivante de confrontation, qui concerne tout le secteur numérique". Ce sujet n'était pas au cœur des discussions et les Européens se plaisent à souligner qu'ils n'ont pas cédé un pouce de terrain dans le domaine de l'autonomie réglementaire. Pas question de revoir des législations européennes pour satisfaire Washington, répète-t-on.
Reste que Donald Trump reviendra à la charge, prévient Elvire Fabry : "Ce qu'il veut découdre, c'est notre système de prise de décisions politiques, que ce soit sur le numérique, que ce soit sur l'immigration. C'est une décrédibilisation de tout notre fonctionnement institutionnel et de nos choix collectifs. Les annonces de dimanche ne constituent qu'une étape dans la confrontation", pronostique la chercheuse française.
Dans quel état d'esprit l'Union européenne abordera-t-elle la suivante ?
