François Gemenne : "Les Suisses ont fait baisser les droits de douane en donnant un lingot et une Rolex à Trump. Il y a peut-être une leçon à tirer"
Pour l'expert et politologue François Gemenne, l'Europe ne doit plus être la vassale des États-Unis si elle veut atteindre ses objectifs climatiques. Il revient par ailleurs sur la polémique qui le visait à propos de son partenariat avec Saint-Gobain.

- Publié le 21-11-2025 à 13h39
- Mis à jour le 22-11-2025 à 13h20

Être leader politique de la transition écologique, c'est une chose. Mais la financer réellement en est une autre.
Et lorsqu'il s'agit de financer l'effort, la machine européenne se grippe. "Vous ne pouvez pas d'un côté vous lamenter et de l'autre refuser de soutenir les entreprises qui font un effort", prévient François Gemenne, en revenant de la Cop30 au Brésil qui se termine ce vendredi. Et le politologue et expert en climat est clair : le Vieux Continent flirte avec l'incohérence.
Un paradoxe européen qui s'aggrave
Certaines entreprises se désengagent de la transition, ou émettent des critiques de plus en plus ouvertement. "Mais attention, ce sont essentiellement les entreprises allemandes dans l'industrie lourde ou la chimie, comme BASF ou les constructeurs ; grosses émettrices, insiste-t-il. Leur message m'inquiète", poursuit-il.
Car le phénomène fait tache d'huile. "Le mouvement est donné par les entreprises allemandes mais touche la Belgique évidemment. C'est l'effet domino du désengagement : 'Pourquoi moi je m'engagerais ?'", questionne-t-il, alors que même les politiques belges, dont le ministre de l'Économie David Clarinval (MR), émettent des doutes sur la pertinence des réglementations pour maintenir la compétitivité de nos entreprises.
"On est dans une position vassalisée vis-à-vis des USA, on reste dépendants pour le fossile et le GNL."
"Mais heureusement que des entreprises restent engagées. Car c'est sur elles que repose la transition. Surtout en période d'instabilité politique. C'est donc important de continuer à les soutenir, sinon ça favorisera la tendance du désengagement", prévient-il.
Pour lui, le mécanisme de protection aux frontières CBAM pour éviter d'importer les produits "carbonés" à bas coût de l'étranger est "un premier pas intéressant", mais "il ne faut pas que ça devienne une usine à gaz". Et c'est le risque. "Les pays du Sud le perçoivent comme une forme de protectionnisme européen, c'est pour cela que c'était au cœur des négociations à Belém." Des exemptions pourraient être négociées "en échange d'engagement à la décarbonation dans le Sud", explique-t-il.
L'Europe vassalisée à Donald Trump ? "Il faut jouer habilement"
Lorsqu'on aborde la dimension géopolitique, Gemenne ne mâche pas ses mots : "On est dans une position vassalisée vis-à-vis des USA, on reste dépendants pour le fossile et le GNL."
"On donne un droit de contrôle à Donald Trump sur la politique énergétique européenne."
L'accord commercial trouvé entre Donald Trump et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen cet été inclut même un volet énergétique dont il souligne l'absurdité : "On donne un droit de contrôle à Donald Trump sur la politique énergétique européenne. Il pourrait réagir si on fait trop de renouvelable par exemple, et imposer de nouveaux droits de douane." On est donc pieds et poings liés tant qu'on n'aura pas "arraché" le sparadrap de cette dépendance. "Ça peut faire mal. Mais il faut jouer habilement", lâche-t-il.
Avec humour, il rappelle l'anecdote helvète : "Les Suisses ont réussi à faire baisser les droits de douane en donnant un lingot d'or et une Rolex de bureau à Donald Trump. Il y a peut-être une leçon à tirer, d'autres stratégies de flatteries à utiliser pour servir les intérêts européens", glisse-t-il.
"Il y a 35 000 milliards d'euros d'épargne en Europe, que l'on peut solliciter via des fonds d'investissement"
Enfin, sur la question des solutions pour financer la transition, alors que les caisses sont dans le rouge, il évoque la solution de faire appel à l'épargne privée. "Il y a 35 000 milliards d'euros d'épargne en Europe, que l'on peut solliciter via des fonds d'investissement. Mais si l'Europe se veut exemplaire, elle doit cesser de penser que la transition peut s'autofinancer." Pour François Gemenne, le choix est clair : il faut financer maintenant, ou payer beaucoup plus cher plus tard.
Polémique ?
François Gemenne a par ailleurs tenu à répondre à la polémique le concernant sur des vidéos "commerciales" pour le groupe industriel français Saint-Gobain. Des vidéos qui mettent en avant les efforts en termes de durabilité de l'entreprise, pour lesquelles il apporte une caution scientifique.
"Vous ne pouvez pas d'un côté vous lamenter des problèmes actuels et de l'autre refuser de soutenir les entreprises qui font un effort, comme Saint-Gobain. Évidemment qu'on peut mettre en avant ce genre d'initiatives. Et on doit le faire. Ça fait partie du soutien aux entreprises qui vont dans la bonne direction", insiste-t-il. Il déplore aussi le fait qu'on épingle le journaliste engagé Hugo Clément pour ses vidéos commerciales sur son média Vakita pour les mêmes raisons. "Il faut donner de la visibilité aux solutions", termine-t-il.
Trois questions à Cécile Neven, ministre du Climat wallonne représentant la Belgique à la Cop30
"Les exigences de l'Europe leur font voir rouge"
La Belgique reste-t-elle alignée avec l'Accord de Paris ?
"C'est ce que j'ai toujours défendu, et c'est la position de la Belgique : on réaffirme notre soutien à l'Accord de Paris. Et il a fait ses preuves. Il a permis de montrer que les émissions mondiales ont commencé à s'infléchir. On sait que l'urgence est là, mais que l'UE est aussi la seule à avoir réduit de 37 % ses émissions depuis 1990. Et elle est le plus grand pourvoyeur de fonds. On ne doit pas s'arrêter là, mais l'Europe doit aussi préserver la compétitivité de son industrie, comme le rappelait le rapport Draghi l'année dernière. L'Europe représente 6 % des émissions mondiales (de gaz à effet de serre, dont le CO2, NdlR), elle ne peut pas sauver le climat toute seule. Les USA, c'est 11 %, la Chine, 30 % et l'Inde, près de 7 %. Il faut que les grands émetteurs contribuent davantage. Il faut créer ce level playing field au niveau mondial. Sans cela, on créera un problème majeur de distorsion de concurrence. D'où des éléments comme le CBAM pour aller sur la bonne voie, même s'il n'est pas parfait."
Vous comprenez l'alerte lancée par le secteur de la chimie ?
"Ces entreprises sont soumises à une concurrence internationale féroce. Regardez les coûts de l'énergie, par rapport aux USA, c'est vertigineux. Quand je vois ça, je comprends : les exigences de l'Europe leur font voir rouge. Il faut alléger clairement la charge administrative des législations européennes qui génèrent une énorme paperasse."
Faut-il réduire les ambitions ? Ou revoir les règles en profondeur, comme le laissait entendre David Clarinval ?
"Il a dit qu'il fallait alléger la charge des implémentations des directives européennes. Les États sont écrasés par ça. C'est trop complexe. Il ne faut pas modifier nos objectifs, mais modifier les manières de les atteindre. Le problème de compétitivité est un point crucial pour l'ensemble des États membres."