Intelligence artificielle : l'art des signaux faibles
Libre Eco week-end | Les IA développent des capacités absolument étonnantes et ne fonctionnent pas comme l'intelligence humaine. Une chronique de Roald Sieberath, entrepreneur, investisseur pour Noshaq, professeur invité à l'UCLouvain et l'UNamur, et président de l'Agence du Numérique (Digital Wallonia).
- Publié le 09-12-2023 à 09h02

Certains définissent l'AI non pas tant comme une intelligence artificielle (qui serait comparable à l'intelligence humaine), mais comme une Alien Intelligence : une forme d'intelligence qui peut sembler nous parler, mais dont le référentiel interne, et les "réflexes" sont bien différents des nôtres. Quand on connaît le mécanisme de base des IA comme ChatGPT (un modèle prédictif très sophistiqué, basé sur des milliards de documents, qui peut prolonger phrases et questions), même les concepteurs de ces engins doivent avouer qu'ils ne comprennent pas fondamentalement comment elles marchent, ou en tout cas, comment elles arrivent à des résultats aussi satisfaisants.
Ce sont des propriétés dites "émergentes", apparues avec la simple mise à l'échelle, le passage du 1,5 milliard de paramètres de GPT-2 aux 175 milliards de paramètres de GPT-3, qui ont permis l'apparition et l'amélioration de capacités comme la possibilité de résoudre des problèmes de logique ou de mathématique. Rien n'avait été spécifiquement prévu à cette intention : c'est simplement en testant les modèles que l'on réalise qu'ils ont acquis de nouvelles capacités. Alors que les modèles précédents du deep learning, depuis 2010, étaient déjà des "boîtes noires", les actuels large language models de 2023 sont véritablement devenus des "containers noirs" : plus vastes, et renfermant plein de secrets non documentés…
Capacités étonnantes
Les IA développent également des capacités absolument étonnantes, et qui ne fonctionnent pas comme l'intelligence humaine : on l'a vu dans leur capacité à jouer aux échecs ou au jeu de go (où les IA trouvent des coups qui semblent très étranges aux joueurs humains), ou encore à retrouver un mot de passe, simplement en analysant un signal faible tel que le son du clavier tapé pour l'entrer…
De tels exemples devraient nous donner à réfléchir : ces IA vont être utilisées pour monitorer nos conversations, et peuvent nous engager dans des conversations (parfois en se faisant passer pour des acteurs humains). Elles disposeront sans doute de moyens d'interpoler au fil du dialogue une perception assez précise de nos options politiques et des ressorts psychologiques avec lesquels manipuler notre opinion. En particulier en période d'élections, il y a là un enjeu fondamental pour nos démocraties : quelles voix pouvons-nous écouter, dans la conversation des réseaux sociaux ?…
