Nous finançons l'État de demain avec une assiette fiscale d'hier
C'est un pari implicite sur la permanence d'un monde du travail qui, de toute évidence, est en train de se recomposer en profondeur avec la révolution numérique et l'essor de l'intelligence artificielle. Penser la fiscalité de l'économie de demain est une question de lucidité politique.
- Publié le 17-03-2026 à 09h22

Une chronique d'Emmanuel Degrève, conseiller fiscal, partner chez Deg & Partners et président de l'Ordre des experts-comptables (OECCBB).
Nos systèmes fiscaux ont été conçus pour une économie industrielle fondée sur le travail humain, la stabilité des carrières et la centralité du salariat. Or, le monde productif bascule sous nos yeux vers l'automatisation, l'intelligence artificielle (IA) et des formes de création de valeur de moins en moins intensives en main-d'œuvre.
Ce décalage n'est pas anecdotique; il fragilise en profondeur la capacité de l'État à financer ses missions et interroge la soutenabilité de notre modèle social.
Une base imposable construite sur un monde qui s'efface
L'essentiel des recettes publiques repose encore aujourd'hui sur la fiscalité du travail. Impôt des personnes physiques, cotisations sociales, charges parafiscales : l'architecture fiscale de nos États est intimement liée à l'idée que la valeur économique est d'abord produite par des travailleurs humains intégrés dans des structures stables.
La productivité augmente mais la base imposable traditionnelle, elle, se fragilise.
Cette représentation correspond de moins en moins à la réalité. La montée en puissance de l'automatisation et des systèmes d'intelligence artificielle permet de produire davantage avec moins de travail humain. La productivité augmente mais la base imposable traditionnelle, elle, se fragilise.
Nous finançons donc l'État de demain avec une assiette d'hier. C'est un pari implicite sur la permanence d'un monde du travail qui, de toute évidence, est en train de se recomposer en profondeur.
Le progrès technologique, nouvel angle mort des finances publiques
L'histoire économique montre que chaque grande rupture technologique déplace les équilibres sociaux. La révolution industrielle avait créé un prolétariat industriel et, avec lui, les bases de l'État social moderne.
La révolution numérique et l'essor de l'intelligence artificielle dessinent un paysage très différent : la valeur se concentre davantage dans le capital technologique, les infrastructures, les plateformes et les algorithmes tandis qu'une partie du travail intellectuel routinier tend à se banaliser, voire à disparaître.
La promesse implicite selon laquelle la croissance de demain continuera à alimenter naturellement les recettes publiques par l'emploi apparaît fragile.
Dans ce contexte, la promesse implicite selon laquelle la croissance de demain continuera à alimenter naturellement les recettes publiques par l'emploi apparaît fragile. Les gains de productivité ne se traduisent plus mécaniquement par une expansion proportionnelle de l'emploi qualifié. Le risque est clair : une économie plus productive, mais un État relativement appauvri dans sa capacité de prélèvement.
Compétition industrielle et souveraineté fiscale
Ce décalage est d'autant plus frappant que certaines grandes puissances ont, elles, pris la mesure du basculement en cours. Les politiques industrielles déployées aux États-Unis et en Chine traduisent une volonté explicite de relocaliser des chaînes de valeur, de sécuriser des secteurs stratégiques et d'investir massivement dans les technologies de rupture. Ces choix ne sont pas neutres fiscalement. Ils structurent les bases imposables futures en ancrant la création de valeur sur le territoire.
La souveraineté budgétaire commence par une souveraineté productive.
À l'inverse, une économie qui externalise sa production dépend de chaînes de valeur globalisées et tarde à investir dans ses capacités industrielles et se prive, à terme, de leviers fiscaux durables.
La souveraineté budgétaire commence par une souveraineté productive. Ce lien est trop souvent sous-estimé dans le débat public européen.
L'illusion d'un ajustement fiscal à la marge
Face à ces transformations, la tentation est grande de corriger le système à la marge : ajuster des taux, élargir ponctuellement certaines assiettes, créer de nouvelles contributions ciblées. Ces ajustements peuvent améliorer temporairement le rendement fiscal mais ils ne répondent pas au problème structurel.
Le cœur de la question est plus profond : comment financer collectivement un État-providence lorsque la création de valeur repose de moins en moins sur le travail humain tel que nous l'avons connu pendant un siècle ?
Continuer à concentrer l'effort contributif sur ceux qui restent insérés dans l'emploi "classique" nourrit un sentiment croissant d'injustice et fragilise l'adhésion au contrat social. La fiscalité ne devient pas seulement moins efficace; elle devient politiquement plus difficile à justifier.
Anticiper plutôt que subir
Les grandes mutations économiques ne laissent jamais longtemps aux sociétés le luxe de l'inaction. Soit les États anticipent et adaptent progressivement leurs instruments de financement aux nouvelles réalités productives, soit les ajustements s'imposent sous la contrainte, dans l'urgence budgétaire et la tension sociale.
La transition technologique n'est pas seulement une promesse de gains de productivité, elle est aussi un défi majeur pour le financement de nos solidarités.
Penser la fiscalité de l'économie de demain n'est pas un exercice technocratique. C'est une question de lucidité politique. La transition technologique n'est pas seulement une promesse de gains de productivité, elle est aussi un défi majeur pour le financement de nos solidarités.
À force de vouloir taxer le monde d'hier, nous risquons surtout de découvrir, trop tard, que le monde de demain ne finance plus celui que nous croyions durable.

