Le serial-leakeur OnLeaks, l'homme qui vous montre l'iPhone cinq mois avant qu'il ne sorte, révèle ses secrets : "Mon seul contact avec Apple ? Une lettre d'avocat..."
Fin septembre, les nouveaux iPhone étaient officiellement présentés par Apple. Fin avril, cinq mois plus tôt, ils étaient, à l'identique, "leakés" par OnLeaks. Fuiteur de smartphones, une activité à temps plein, dont ce Français, papa et passionné de techno, vit. Et nous parle.

- Publié le 20-10-2019 à 09h54
- Mis à jour le 21-11-2019 à 15h17

Fin septembre, les nouveaux iPhone étaient officiellement présentés par Apple. Fin avril, cinq mois plus tôt, ils étaient, à l'identique, "leakés" par OnLeaks. Fuiteur de smartphones, une activité à temps plein, dont ce Français, papa et passionné de techno, vit. Et nous parle.
Profession : serial leakeur. Tel est le métier, rarissime, que pratique, depuis un peu moins de 5 ans, OnLeaks. Référence mondiale (avec Evan Blass, alias EvLeaks) d'une activité particulière où très peu d'élus s'érigent en autorités, OnLeaks n'a qu'une obsession : la fuite (leak, en anglais). "Mon travail consiste à révéler, des mois avant que le produit ne soit lancé, à quoi ressemblera le futur iPhone, par exemple."

Son tableau de chasse est vaste : il compte déjà 270 leaks à son actif, parmi lesquels les produits de consommation techno les plus vendus du monde. En 2018, OnLeaks s'est fait auteur de 38 fuites, dont 23 se sont révélées exactes à 100% et une à 75%. Le reste n'est pas erroné, mais une dizaine de leaks sont toujours en attente de la sortie officielle du produit corrélé, ce qui en dit long sur l'anticipation dont est capable le "sérial fuiteur". Il y a derrière cette activité inédite un business plan bien ficelé (OnLeaks gagne sa vie avec ses fuites), une approche passionnée, mais aussi pas mal de ce qui anime l'âme humaine de l'époque, perpétuellement motivée par l'impatience, l'immédiateté et "l'envie de savoir avant".
Steve, Français de Metz, papa d'un petit bout de 5 ans à qui il se contente de dire que "papa travaille sur l'ordinateur", lève un coin du voile (un magicien ne révèle pas ses tours) sur la façon dont il parvient à savoir ce que ses quasi 100.000 followers et à peu près tous les journalistes tech du monde cherchent à connaître des mois à l'avance pour La DH.
Les origines
Steve, au bout du fil, confesse : "J'avoue : on ne se lève pas de son lit un matin en se disant, 'tiens, je vais devenir leakeur...'" Le début du parcours pro de Steve ne le prédestinait pas à ce qui allait suivre : il s'ennuie un peu, dans le call-center messin de SFR où il travaille à plein temps depuis le passage à l'an 2000. "Un boulot catastrophique, pas gratifiant, payé au smic, tout en horaires décalés", avait-il confié au Monde. C'est cet ennui qui a poussé Steve à s'intéresser de près à la Toile, et au blogging.
Pour le Français, "tout a commencé par une passion : les nouvelles technologies et l'industrie qui repose derrière m'ont toujours fasciné. C'est pour cette raison que j'ai lancé, en 2006, mon blog : nowherelse.fr. C'était un vrai blog geek, qui parlait de ce qui m'intéressait, donc essentiellement les nouvelles technologies, mais pas que. Il faut se remettre dans le contexte de 2006-2007, où le blogging était l'un des phénomènes les plus importants sur le Web. C'était à l'époque où il était possible d'en vivre, il y avait encore une rentabilité possible derrière un blog. Moi ça m'avait pas mal retourné l'esprit, et je me suis investi à plein dedans, en quittant mon emploi pour m'y consacrer à 100%. Je suis devenu un des premiers Français à faire de mon blog ma seule et unique activité professionnelle. Mais cela n'a eu qu'un temps. Plus tard, j'ai dû composer, comme beaucoup de blogueurs, avec une importante chute du trafic de mes internautes. Donc, in fine, de mes revenus. Il m'a alors fallu réfléchir à la suite des événements... Je me suis alors aperçu de deux choses. Lorsque je relayais, sur mon site, des fuites liées à des futurs produits technologiques, que j'avais trouvées sur un forum internet chinois par exemple, je constatais immédiatement une hausse du trafic. Mais je constatais aussi que les internautes repartaient aussitôt qu'ils étaient venus, parce qu'ils arrivaient du monde entier et que mon blog était en français. C'est là que je me suis dit que la bonne idée, c'était peut-être d'aller chercher ces fuites moi-même. Et de les relayer, en anglais, sur Twitter. A l'instar d'Evan Blass, alias EvLeaks, avec qui j'ai depuis une relation assez conflictuelle. Mais il faut reconnaître que, pour le coup, c'était un véritable pionnier. "
OnLeaks était né.
La recette
Vouloir révéler des fuites, c'est une chose. Les obtenir, c'en est une autre... Steve reprend : "j'ai complètement changé mon scope. Là où j'étais de toutes les conférences de presse de lancements de smartphones, là où je recevais tous les communiqués de presse, j'ai dû complètement sortir de cette mécanique. Et changer de réseau. La clé du leakeur, c'est son réseau. Cela prend un temps dingue à construire, mais aujourd'hui, le mien, même s'il n'est pas si vaste que cela (mes meilleures sources se comptent sur les doigts des deux mains) est d'une fiabilité incroyable. Ce sont pratiquement des amis. Mes sources se situent pour la plupart en Chine, dans les usines de production, mais également au niveau des distributeurs et des équipementiers (qui, par exemple, fabriquent les coques destinées à accueillir le nouveau smartphone d'Apple, Samsung ou Huawei, NdlR). Je commence à étendre mes sources à l'Europe, mais la plupart proviennent tout de même des sites de production. L'usine Foxconn est la plus connue, mais il existe bien d'autres acteurs impliqués dans la fabrication de smartphones."
Recueillir les infos est une chose. Les relayer correctement en est une autre. "Dans cette activité, le paramètre-clé, c'est la fiabilité. Je m'inflige donc une discipline très stricte. Lorsque je reçois les plans du futur iPhone, qui reste le produit que les gens souhaitent le plus découvrir en avant-première, mais qu'il me reste 1% de doutes sur la véracité de l'info, croyez bien que cela me brûle les doigts de le publier... Mais je patiente, et je vérifie. Je ne publie que lorsque j'ai toutes mes certitudes. Une nouvelle génération de leakeurs, qui rêvent de pratiquer cette activité, n'ont pas nécessairement cette approche. Quasi-déontologique, quelque part. "Beaucoup pensent qu'il suffit de choper une photo sur Weibo, le Twitter chinois, et de la balancer sans certitude, pour se dire leakeur..."
"On ne fait pas tout à fait la même chose, en fait. Moi, je fuite un smartphone parfois huit mois à l'avance, avec une maquette 3D, des plans précis et, dans la mesure du possible, la fiche technique. Il y a aujourd'hui une nouvelle génération de leakeurs qui agissent dans un laps de temps beaucoup plus court, quelques jours ou, mieux semaines, avant que le smartphone ne soit officialisé. Leur technique consiste à explorer les pages Internet cachées par les revendeurs (comme Boulanger, la Fnac, Mediamarkt, Amazon, etc.) avant l'officialisation pour dénicher des infos. Ca prend un temps bête." Ces leaks-là sont plus proches du hacking. Ceux d'Onleaks sont plus... romantiques, journalistiques. "Ce que je fais, aujourd'hui, je suis, sans vanité, un peu le seul au monde à le faire."
Vivre de ses fuites
Il y a ce constat : même l'iPhone ne fait plus rêver autant qu'avant. Et l'industrie du smartphone est en chute drastique, la hype étant grandement descendue. Mauvais signe, lorsqu'on est fuiteur de smartphones, si ceux-ci n'intéressent plus autant de monde... "Pas du tout, coupe OnLeaks. C'est-à-dire que vous avez raison sur le constat mais tort sur la conclusion. Les gens achètent de moins en moins d'iPhone, et l'industrie du smartphone est en déclin. Mais l'intérêt pour les fuites est encore largement en phase croissante !" Autrement dit : tout le monde veut savoir à quoi ressemblera le futur Galaxy S, Huawei Mate ou iPhone X... même si c'est sans aucune intention de l'acheter derrière.
Reste à comprendre comment on peut vivre du fait de révéler, en un tweet, le look d'un mobile des mois avant qu'il ne sorte... "C'est simple, je travaille en partenariat avec des sites en quête de trafic Internet et de visibilité. Derrière le tweet où je leake le futur OnePlus, Google Pixel ou iPhone, il y a un lien URL vers un site qui héberge la vidéo, les rendus haute-définition, etc. que j'ai fait faire auprès d'amis. Et comme tous les médias reprennent ce type d'infos, avec la consigne d'inclure un lien vers mon site partenaire où est hébergée l'info exclusive, mon partenaire voit son trafic Internet exploser, ce qui me rémunère en bout de course."
Son rapport avec les marques et la théorie du complot
Il y a cette croyance populaire : les marques seraient ravies de voir leurs produits fuiter, ce qui entretient le buzz autour de leurs productions. Elles pourraient donc travailler main dans la main avec les leakeurs... "Ce n'est absolument pas comme cela que les choses fonctionnent, tranche Onleaks. En cinq ans, on ne m'a proposé que deux fois ce qu'on appelle dans le jargon des "fuites contrôlées". J'ai systématiquement refusé. La réalité, c'est celle-là : les marques, au mieux, m'ignorent. Je ne suis évidement plus jamais convié à une conférence de presse ou un lancement de produit. Et le dernier contact que j'ai eu avec Apple, c'était un courrier d'avocats de Cupertino qui tentait de me dissuader de continuer. Un coup de bluff qui n'a eu aucun effet, ni suite."
A la vérité, les constructeurs officiels ont tout intérêt à snober les fuiteurs ? "Je pense que cela doit, dans la plupart des cas, bien les arranger que des fuites suscitent un engouement avant parution. J'imagine aussi qu'ils regardent à l'accueil réservé par la communauté à un mobile fuité. En revanche, s'opposer à moi peut, aussi, leur retomber dessus... Un jour, j'ai fuité un smartphone de LG. S'en est suivi un clash mémorable et assez hallucinant sur Twitter, où le responsable communication au niveau mondial du groupe sud-coréen avait démenti de manière très agressive mes informations. Quelques semaines plus tard, le produit sortait, confirmant mes infos à 100%. Depuis, je n'ai plus de nouvelles de la cellule communication de LG..."
Dernièrement, une autre des fuites d'OnLeaks révélant le design du Pixel 4 de Google (aujourd'hui sorti) poussa le géant américain à revoir son plan de communication en diffusant prématurément une première image officielle de ce smartphone et ce, pas moins de quatre mois avant son lancement. "C'était une petite fierté pour moi, mais si les constructeurs commencent à s'autofuiter eux-mêmes, ce n'est pas vraiment une bonne nouvelle pour moi. Je crains malheureusement qu'on s'oriente vers davantage de fuites automaitrisées comme celle-là à l'avenir..."
Se pose alors cette question : pourquoi se cantonner aux smartphones ? Pourquoi ne pas chercher à leaker des futurs modèles de voitures - pour lesquels l'attente est aussi très forte, ou la future PlayStation 5 par exemple ? La réponse d'OnLeaks est particulièrement honnête : "la flemme, peut-être..."
En attendant, OnLeaks ne prend pas de repos sur son terrain de jeu favori : en partenariat avec le site Cashkaro, il vient de fuiter le futur OnePlus 8...
