Intelligence artificielle : l'odyssée entravée du créateur du "premier robot avocat"
Depuis le mois de mars, des juristes américains attaquent le premier service juridique basé sur l'IA, que des utilisateurs considèrent comme "une arnaque". Son fantasque créateur, Joshua Browder, réplique en dénonçant une offensive pour torpiller ses ambitions.
- Publié le 11-04-2023 à 10h13

Seule la lumière de son écran d'ordinateur Apple fait scintiller le verre de ses lunettes. Dans une chambre obscure et crasseuse de la prestigieuse université californienne de Stanford, Joshua Browder pianote sur son clavier. Des chaussettes sales au sol, avec pour seule compagnie un coloc ronflotant, le nerd de 19 ans peaufine un site lancé un an auparavant : DoNotPay, le "premier robot avocat" au monde. Les caméras de Vice, en visite dans sa tanière, le présentent pompeusement comme le "développeur le plus en vue de la Silicon Valley" en cette année 2016. Et l'étudiant en informatique affirme, léger zozotement sur la langue : "Les meilleures boîtes et entrepreneurs de la tech ont voulu racheter le site." Assurément, la séquence a mal vieilli.
Pris en chasse par des avocats et juristes américains (humains, ceux-ci) depuis le mois de mars, croulant sous les mauvais avis de consommateurs… DoNotPay est comparé par ses détracteurs à Theranos. Cette start-up, un temps joyau de la baie de San Francisco, assurait pouvoir réaliser grâce à sa technologie des centaines d'examens médicaux à partir de quelques gouttes de sang. Problème : tout n'était que pipeau. Et sa dirigeante, Elizabeth Holmes, a été condamnée à 11 ans de prison en novembre après avoir levé des millions de dollars auprès d'investisseurs dupés. Encore loin de revêtir la combi orange du détenu, Joshua Browder oppose, lui, une tout autre version de l'histoire : du fait de son potentiel, DoNotPay se ferait injustement torpiller par des avocats cupides, effrayés de voir leurs juteux profits ponctionnés par une concurrence robotique.
Une défense attendue pour un "CEO" ("chief executive officer", l'équivalent anglo-saxon d'un PDG) un temps appelé le "Robin des bois d'Internet". Surnom décerné par les médias en 2015 et qui trône depuis sur sa bio Twitter. A cette époque, journaux et télés s'entichent de cet ado londonien aux tee-shirts froissés et aux idées antisystème, désireux de faire de la justice un droit accessible à tous les budgets. Son premier cheval de bataille ? Les amendes de stationnement.
Se décrivant volontiers comme un "mauvais conducteur", l'étudiant raconte auprès des médias anglophones avoir eu l'idée de DoNotPay après avoir lui-même reçu "d'innombrables" contraventions. Quelques semaines de programmation informatique plus tard, il met en place un "bot" aidant à les faire sauter. "C'était vous qui conduisiez ?" et "A-t-il été difficile de comprendre les panneaux de stationnement ?" questionne la machine avant de pondre une lettre d'appel personnalisée. Dans chacune de ses interviews, Joshua Browder l'assure fièrement : en l'espace de quelques mois, sa création à base d'intelligence artificielle serait parvenue à faire appel pour un volume de trois millions de dollars d'amendes. Et tout cela gratuitement.
AirPods et pieds dénudés
La main sur le cœur toujours plus gros, Joshua Browder passe les années suivantes à multiplier les bots bienfaiteurs. L'un d'eux viendra en aide aux réfugiés syriens, un autre aidera les sans-abri à se loger, un nouveau poursuivra les grosses multinationales… Le jeune patron multiplie promesses et annonces auprès de la presse. Tout en cultivant sa légende. Devenu – sur le modèle de Larry Page et Sergey Brin, cofondateurs de Google – un "drop-out" (étudiant démissionnaire) de Stanford, l'entrepreneur soigne son image de self-made-geek. A partir de 2018, les photos publiées dans les journaux l'affichent pieds nus dans sa cuisine, tee-shirt toujours froissé, ordinateur sur les genoux et AirPods dans les oreilles. Ce petit génie en informatique à qui tout sourit séduit de gros fonds d'investissement. Et, en 2021, DoNotPay atteint une valorisation de 210 millions de dollars.
Peu d'articles à l'époque mentionnent l'opulente parenté du jeune prodige. Car, chez les Browder, le succès se transmet de père en fils. Trois générations plus tôt, Earl, son arrière-grand-père, dirigeait le Parti communiste américain. Felix Browder, le grand-père, naît à Moscou d'une militante bolchevique. Mathématicien brillant et professeur à l'université Rutgers (Etats-Unis), il vote démocrate. "Comme tous les professeurs aux Etats-Unis", ironise en 2010 son fils, Bill Browder, dans nos colonnes à l'occasion de son portrait.
Pour ce dernier – le père de Joshua, donc – la crise d'adolescence est féroce. Tournant le dos à la faucille et au marteau, il fonde Hermitage Capital Management, un fonds destiné à placer des capitaux étrangers en Russie, et rejoint la caste des plus grands capitalistes de son temps. En conservant toutefois encore quelques valeurs. Après avoir défendu pendant dix ans la politique de Vladimir Poutine, le CEO, naturalisé britannique, se mue en défenseur des droits de l'homme en 2009, après la mort en prison de son avocat, Sergueï Magnitski. Décrivant un "assassinat", Bill Browder assure auprès des médias "s'être donné pour mission de lui rendre justice".
Joyeux fourre-tout
Le père se bat pour la mémoire de son avocat ; le fils, lui, lutte contre eux. Quelle ironie. Toujours est-il que de cette longue lignée, Joshua Browder tire une compétence : celle d'allier affaires et idéaux. "Combats les corporations", "combats la bureaucratie", "trouve l'argent caché"… Sur le site web de DoNotPay, la subversion devient un slogan marketing. Et le robot avocat, couteau suisse juridique, est censé aider à réclamer des compensations en cas de vol d'avion supprimé, à résilier des abonnements, à déprogrammer des mariages et même… à retrouver son chien.
Ce joyeux fourre-tout laisse Me Arnaud Touati perplexe : "C'est rare d'avoir un avocat qui connaît tous les sujets. Donc quand on nous dit qu'un robot serait capable de traiter des dossiers aussi variés que du remboursement d'amende, des enregistrements de marque ou de la violation de rupture de contrat, je m'interroge", souligne l'avocat français spécialisé dans les nouvelles technologies. Selon lui, dans le cadre de son métier, l'IA est utile "non pas pour [le] remplacer mais pour [l']assister en réalisant un travail préalable à faible valeur ajoutée". Elle pourrait permettre, par exemple, la mise au point de chatbots répondant aux questions les plus fréquentes de clients. Ou l'automatisation d'une partie de la création de contrats.
Les avis de clients mécontents de DoNotPay laissés sur le site Trustpilot tendent à lui donner raison : le robot semble avoir été trop gourmand pour tenir ses promesses. "Certaines tâches que je lui commande ne sont jamais achevées", siffle Mika, en attribuant deux étoiles sur cinq à l'entreprise. Plus sévère dans sa note, Ron assène : "C'est une arnaque." Des dizaines d'internautes s'affolent en voyant leur compte débité après inscription sans que le site ne précise la démarche à suivre pour résilier : "JE VEUX ANNULER CE PRÉLÈVEMENT IMMÉDIATEMENT", s'énerve Aladdin, menaçant de "mener une campagne" contre l'entreprise. Car oui : malgré son nom, DoNotPay est devenu payant : 36 dollars tous les deux mois.
Des poursuites contre "n'importe qui"
Janvier 2023, Seattle. Comme la plupart des membres de son équipe de parajuristes, Kathryn Tewson télétravaille, un œil rivé sur Twitter. Posteuse chevronnée, autodécrite comme "très volubile" en ligne, la quadragénaire s'arrête un instant de scroller et lit. "J'étais tombée sur un tweet de Browder qui affirmait que son IA avait rédigé une citation à comparaître pour un policier dans une affaire de circulation routière", retrace-t-elle. Une nouvelle folle pour cette experte en droit : "Les personnes habilitées à signer une citation à comparaître varient d'une juridiction à l'autre, mais il s'agit toujours d'un nombre très limité de personnes : soit le juge ou le greffier du tribunal, soit la partie ou l'avocat de la partie." En commentaire, elle interroge alors l'entrepreneur : qui a donc signé le document ? Pas de réponse. Et le tweet de Joshua Browder disparaît.
Pas vraiment du genre à lâcher l'affaire, Kathryn Tewson lance une investigation rigoureuse. Entamer des poursuites contre "n'importe qui", rédiger une plainte pour diffamation et une convention de divorce : elle teste trois des services proposés par DoNotPay. Sur ces trois documents commandés, elle affirme n'en recevoir qu'un seul. "Le système m'a dit que la plainte pour diffamation et la convention de divorce seraient prêtes respectivement dans une et huit heures. Puis un message est apparu, disant qu'ils avaient besoin de plus de temps pour résoudre un problème en coulisses."
Quant au document reçu, la plainte contre "n'importe qui", il ne présente "aucun signe d'analyse juridique" et contient même des erreurs qui "auraient pu [la] désavantager considérablement" dans le cadre d'un litige réel, raconte-t-elle. La spécialiste tire alors une conclusion : les PDF semblent générés "à l'aide de l'assemblage de documents qui datent de plus de dix ans". Et émet le doute ultime : "Je n'ai vu aucune preuve de l'implication de l'IA, littéralement nulle part."
Le robot avocat ne serait-il qu'un homme de paille ? Surfant sur la vague enthousiaste pour l'IA provoquée par l'arrivée du chatbot ChatGPT, Joshua Browder assure faire avancer son engin grâce au même moteur que l'illustre robot : le modèle de langage GPT-3, récemment amélioré en GPT-4. Un argument marketing imparable puisque ce dernier est réputé pour avoir battu 90 % des candidats à l'examen d'entrée au barreau aux Etats-Unis. ChatGPT a quant à lui été utilisé par un juge en Colombie pour trancher une affaire. Exalté par ce contexte favorable à ses affaires, Joshua Browder s'est alors à plusieurs reprises… un peu trop avancé.
Le 9 janvier, le CEO promet sur Twitter un million de dollars au premier avocat qui acceptera de porter des AirPods devant la Cour suprême pour laisser son robot avocat défendre une affaire. L'idée provoque l'embarras puisque la cour interdit en réalité tout appareil électronique en son sein. Rétropédalant, Joshua Browder assurera plus tard dans un podcast qu'il s'agissait là d'une plaisanterie.
"L'homme le plus détesté de la Silicon Valley"
Vraiment ? Une dizaine de jours plus tard, il réitère. Mais avec des ambitions revues à la baisse. Son robot représentera quelqu'un devant un tribunal dans une affaire d'excès de vitesse, promet-il. Annonçant même une date prophétique : "Le 22 février à 13 h 30, l'histoire sera écrite." Problème : il ne prévoit pas vraiment de mettre le juge concerné au courant. Là encore, il finit par annuler l'opération. Se posant en martyr, il se lamente en ligne : "Après avoir reçu des menaces de la part des procureurs du barreau de l'Etat, il semble probable qu'ils me mettront en prison pour six mois si je vais jusqu'au bout."
"Josh, c'est un bonimenteur de carnaval, vous savez, quelqu'un qui en fait trop juste pour vendre." En visio avec Libé depuis son bureau fort chic de Chicago, entre buste d'ours en origami sur le mur et fresque géante de street-art, Jay Edelson ne cache pas son mépris. Amazon, Apple, Facebook… Tous ces géants de la tech ont un jour ou l'autre dû se mesurer à cet avocat vedette qui leur a extirpé pour quelque quatre milliards de dollars au fil de ses procès. De quoi s'octroyer un surnom honorifique, attribué par le New York Times : "L'homme le plus détesté de la Silicon Valley." Désormais, c'est au "Robin des bois d'Internet" qu'il s'attaque.
Dans une action collective déposée le 3 mars auprès de la Cour supérieure du comté de San Francisco (Californie), cette pointure des tribunaux représente un discret client, Jonathan Faridian. "Mon client a fait rédiger à DoNotPay une lettre de mise en demeure que le robot était censé envoyer à son destinataire. La lettre est finalement revenue à mon client et en l'ouvrant, il a découvert qu'il s'agissait d'une feuille vierge avec son nom écrit dessus", raconte-t-il tandis que son chien en arrière-plan s'enfonce dans un épais coussin.
La stratégie de l'avocat pour faire tomber son pseudo-confrère automatisé ? Prouver qu'il n'est, aux yeux de la loi, pas un avocat et ne peut donc pas exercer en tant que tel. Dans la plainte de son client, Jay Edelson argumente : "DoNotPay n'est ni un robot, ni un avocat, ni un cabinet d'avocats. DoNotPay n'a pas de diplôme de droit, n'est inscrit au barreau d'aucune juridiction et n'est pas supervisé par un avocat." En effet, quand bien même Joshua Browder assure travailler avec des experts de la loi, il ne l'a lui même jamais étudiée.
Bloquée, bannie
Kathryn Tewson, elle, opte pour un autre angle d'attaque, plus frontal : la fraude. Dans une pétition adressée à la Cour suprême de New York, elle accuse Joshua Browder d'avoir "menti aux consommateurs et d'avoir prétendu posséder une technologie de pointe pour les arnaquer de 36 dollars par personne". La pétition a été rejetée par le tribunal le 22 mars. Mais pour son conseil, Remy Green, l'affaire est loin d'être classée : "Le juge a rejeté notre requête parce qu'il a estimé que nous n'avions pas besoin de plus d'informations avant de déposer notre plainte. Nous allons très prochainement intenter une action en justice."
Pendant ce temps, Joshua Browder aiguise ses armes. Et sur son terrain de guerre favori : Twitter. Evoquant la plainte défendue par Jay Edelson, il revisite la genèse de son entreprise : "Jay Edelson m'a incité à créer DoNotPay parce qu'il symbolise tout ce qui ne va pas avec la loi", contre-attaque le patron en assurant que le juriste se fait des cachets exorbitants sur le dos de ses clients. Quant à Kathryn Tewson, il l'a tout simplement bloquée. Et bannie de l'utilisation de DoNotPay. Après quelques échanges polis de messages privés et des promesses non tenues, "Browder est allé jusqu'à modifier les conditions d'utilisation de DoNotPay pour que le fait de le tester soit considéré comme une violation", assure-t-elle.
Contacté par Libé, Joshua Browder n'a pas donné suite à nos demandes d'interview. Son entreprise, en revanche, nous indique "démentir respectueusement ces fausses allégations". Dans le cas du dossier défendu par Jay Edelson, elle souligne que le plaignant a soumis "des dizaines de cas qui ont abouti" avec succès. Non sans une petite touche Browder en fin de verbatim : "L'action est intentée par un avocat qui a personnellement touché des centaines de millions grâce à des actions collectives. Il n'est donc pas surprenant qu'il accuse une IA d'exercice non autorisé du droit. Nous nous défendrons vigoureusement."
Cette défense, l'entreprise la construit non pas avec sa machine mais avec des avocats de chair et d'os, ceux du cabinet Wilson Sonsini. Ultime contradiction pour l'antisystème DoNotPay : selon Forbes, dans ce cabinet de renom, ayant notamment défendu Twitter face à Elon Musk, les meilleurs juristes facturent parfois jusqu'à 2 000 dollars de l'heure.