L'IA et la "parenthèse Gutenberg"

La parenthèse se referme, mais ce qu'elle contient reste précieux. À nous de décider si nous la refermons comme on claque un livre qu'on ne rouvrira jamais… ou comme on glisse un ouvrage clé dans une bibliothèque vivante, au milieu d'un monde redevenu bavard, mouvant, oral – et désormais, artificiellement intelligent.

L’usage de ChatGPT ne serait pas sans risque pour notre cerveau, selon de récents travaux scientifiques. On vous explique pourquoi.
L’ironie, c’est que l’intelligence artificielle (IA) est à la fois le dernier enfant de Gutenberg… et la machine qui referme la parenthèse. ©Copyright (c) 2025 Bangla press/Shutterstock. No use without permission.

Une chronique de Roald Sieberath, entrepreneur (Accelerate. AI), investisseur pour Noshaq, professeur invité à l'UCLouvain et l'UNamur.

On nous a appris que l'humanité était devenue "vraiment sérieuse" avec l'écriture, puis avec le livre imprimé. Et si, en réalité, ces cinq derniers siècles n'avaient été qu'un moment particulier, une parenthèse dans une histoire beaucoup plus longue ?

C'est l'idée de la "parenthèse Gutenberg" : entre l'invention de l'imprimerie et l'ère dIinternet, nous avons vécu dans un monde où le texte imprimé régnait en maître. Le savoir "sérieux", c'était un livre, un article de revue, un manuel. Un auteur identifié, une version définitive, une lecture linéaire, de la page 1 à la page 320. On a construit dessus le droit d'auteur, l'édition, la presse, l'école.

L'ironie, c'est que l'intelligence artificielle (IA) est à la fois le dernier enfant de Gutenberg… et la machine qui referme la parenthèse.

Si on dézoome, ces cinq siècles pèsent peu face à des millénaires de culture orale, faite d'histoires racontées, adaptées, transformées au fil des générations. Avant Gutenberg, un conte n'était jamais vraiment "fixé" : on le modulait selon le public, le contexte, l'époque. Ce qui comptait, c'était l'expérience partagée, pas la fidélité au texte.

Le flux

Or, qu'est-ce que nous sommes en train de recréer avec le numérique ? Des flux. Des stories qui disparaissent, des mèmes qui mutent, des threads qui se réécrivent, des vocaux qui remplacent les mails. Le centre de gravité se déplace du texte figé vers la performance, la conversation, le remix permanent. Ce n'est plus l'œuvre finie qui compte, mais le flux continu dans lequel elle circule, se commente et se transforme.

Quand un ado comprend mieux la physique sur TikTok qu'avec un cours magistral, ce n'est pas seulement un conflit de générations, c'est le choc entre la culture du livre et le retour d'une forme d'oralité… dopée à la 5G.

L'ironie, c'est que l'intelligence artificielle (IA) est à la fois le dernier enfant de Gutenberg… et la machine qui referme la parenthèse. Les grands modèles ont été nourris à des bibliothèques gigantesques : livres numérisés, articles, pages web. Mais nous les utilisons surtout pour dialoguer, écouter, regarder des contenus reformatés : on pose une question à la voix, on obtient une explication orale, un résumé, une vidéo, une image. Le texte devient matière première, non plus produit fini : on le coupe, on le traduit, on le scénarise en conversation.

Comment l'IA passe des simples réponses aux véritables actions

Économiquement, cela bouscule bien du monde : la presse perd son monopole sur l'information, l'édition sur les récits, l'école sur la "bonne" façon d'apprendre. Quand un ado comprend mieux la physique sur TikTok qu'avec un cours magistral, ce n'est pas seulement un conflit de générations, c'est le choc entre la culture du livre et le retour d'une forme d'oralité… dopée à la 5G.

La parenthèse Gutenberg se referme, mais les enjeux de vérité, de qualité et de rémunération des créateurs restent fondamentaux.

Politiquement, la question n'est plus seulement : que lit-on ?, mais qui contrôle les flux, qui en assure la véracité, qui recommande, qui ralentit ? Les éditeurs et les rédactions étaient des filtres visibles ; les algorithmes des plateformes et des IA le sont beaucoup moins. La parenthèse Gutenberg se referme, mais les enjeux de vérité, de qualité et de rémunération des créateurs restent fondamentaux.

Le défi : apprendre à vivre dans un monde hybride

L'ère du livre nous a apporté la lecture lente, le raisonnement structuré, le temps long de la critique. Il serait littéralement insensé de les abandonner. Mais rêver d'un retour au royaume du papier ne nous aidera pas plus.

Utiliser l'IA pour nous reparler voire nous donner l'envie des grands livres… au lieu de l'utiliser uniquement pour les éviter.

Le vrai défi, c'est d'apprendre à vivre dans un monde hybride : savoir surfer sur les flux et garder, parfois, la discipline de rester une heure avec un texte exigeant. Utiliser l'IA pour nous reparler voire nous donner l'envie des grands livres… au lieu de l'utiliser uniquement pour les éviter.

Autrement dit, la parenthèse se referme, mais ce qu'elle contient reste précieux. À nous de décider si nous la refermons comme on claque un livre qu'on ne rouvrira jamais… ou comme on glisse un ouvrage clé dans une bibliothèque vivante, au milieu d'un monde redevenu bavard, mouvant, oral – et désormais, artificiellement intelligent.

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