"Il y a plus de malades de longue durée que de demandeurs d'emploi" : les femmes en première ligne des burn-out en Belgique
En 5 ans, le nombre de malades longue durée pour burn-out et dépression a explosé (+45 %). Les femmes sont les principales victimes de ce problème de société. La facture : 8,5 milliards par an.

- Publié le 16-01-2023 à 07h32
- Mis à jour le 16-01-2023 à 11h44

"J'avais l'impression d'être en suspension dans ma vie, d'en être un spectateur absent, incapable de réagir", lance Eric (nom d'emprunt), la cinquantaine grisonnante. C'est venu insidieusement il y a 10 ans. Le contexte professionnel, très chargé, n'a pas aidé, mais j'avais une vie privée compliquée aussi. Un jour, j'ai craqué. C'était le vide absolu. Cela m'a progressivement valu deux ans de mise à l'écart de la compagnie d'assurances où je travaillais comme cadre. C'est dur. Vous avez l'impression d'être dépossédé de votre vie. Avec le temps, avec de l'aide, surtout de la famille, j'ai pu remonter la pente. Au boulot, les procédures d'accompagnement étaient trop formalistes pour être véritablement efficaces. Il a fallu que je change de boulot… Je ne remercierai jamais assez ma famille de m'avoir tiré du trou."
Ce trou, Aurélie (nom d'emprunt) ne l'a jamais vraiment quitté. Cette battante active dans le secteur de la communication se débat avec ses crises d'angoisse depuis 5 ans. Mise au repos pour burn-out quelques mois l'été dernier, elle est rappelée dans l'urgence pour "aider" la société, en grosses difficultés. Changement de patron, incompréhensions… Le retour de plain-pied dans une vie professionnelle trépidante est douloureux. Les nuits, surtout, sont compliquées. Les petits problèmes de santé s'accumulent. "Je sais pertinemment que j'aurais dû réellement me reposer loin de tout quand c'était possible, mais là, la seule issue que je vois à mon calvaire est de quitter la société. Mais comment ? J'ai l'impression de ne savoir faire que ça", s'inquiète-t-elle.
Les troubles mentaux en forte croissance
Ces deux exemples sont révélateurs du mal du siècle : la maladie de longue durée due à des troubles mentaux (burn-out, dépression). Qui a pris des proportions gigantesques dans notre pays. Ils doivent être plus de 500 000 malades/invalides de longue durée si l'on prend en compte les fonctionnaires, dont une bonne part pour "troubles mentaux" (177 000), d'après l'Inami. En cinq ans, le nombre de salariés, indépendants et chômeurs en arrêt depuis plus d'un an pour troubles mentaux (dépression, burn-out) a crû de 45 %. "Le problème n'est pas nouveau", explique Stijn Baert, professeur de l'UGent spécialiste du marché du travail. Sans doute le problème était-il moins connu, et moins diagnostiqué il y a encore quelques années, et sans doute aussi les restrictions prises en matière de prépension expliquent-elles une partie de cette explosion. "Mais le problème est plus large. C'est un vrai problème de société". Le gouvernement n'est cependant pas resté les bras ballants.
En quelques chiffres
Fin 2021, on dénombrait 485 435 employés, indépendants ou chômeurs qui ne travaillaient plus ou qui ne cherchaient plus de travail depuis plus d'un an pour cause de maladie, rapportait l'Inami en fin d'année dernière. L'institut national d'assurance maladie-invalidité vient de publier le détail derrière ces chiffres connus. Voici le visage de la maladie-invalidité :
- 36,5 % des personnes en invalidité au 31 décembre 2021 le sont en raison d'un trouble mental. Parmi ces personnes, 66,4 % souffrent d'une dépression ou d'un burn-out.
- Le burn-out et la dépression sont les causes de près d'un quart des incapacités de travail de longue durée.
- Entre 2016 et 2021, le nombre de personnes en incapacité de travail de longue durée en raison d'un trouble mental a augmenté de 31 %, avec une augmentation de 46,4 % pour cause de dépression ou de burn-out.
- Les femmes représentent 59 % des invalidités toutes causes confondues. Lorsqu'il s'agit des invalidités pour burn-out ou dépression, ce pourcentage s'envole à 68 % des cas.
- Coût de l'invalidité : 8 milliards d'euros en 2021.

Des petits pas
"Pour moi, ce sont même les mesures les plus importantes prises par le gouvernement De Croo en matière de marché du travail (job's deal). D'une part, parce que c'est là que se situent les gains les plus importants vers des taux d'emploi plus élevé. Il y a en effet maintenant plus de malades de longue durée en Belgique (environ 7 % des 25-64 ans) que de demandeurs d'emploi (environ 4 % des 25-64 ans) ! Il s'agit de petites mesures prises par le ministre des affaires sociales Frank Vandenbroucke, les toutes premières en matière d'activation dans le domaine de l'assurance maladie : elles responsabilisent à la fois les employés (questionnaire et accompagnement au retour au travail) et les employeurs (pénalités s'ils ont beaucoup plus de malades de longue durée dans leur entreprise que la moyenne du secteur) ainsi que les mutuelles (système de bonus s'ils activent davantage)", explique Stijn Baert.
Les entreprises seraient déjà quelques centaines dans le viseur pour une amende. "Sur la philosophie du retour au travail, aucun problème avec les mesures prises", complète François Perl, conseiller stratégique chez Solidaris, la mutualité socialiste. Là où cela diverge, ce sont les sanctions. Le travail est un droit pas une obligation. A fortiori quand on est malade. Et de surcroît, il n'y a aucune évidence scientifique qui conclut à leur efficacité. Ces parcours de réinsertion doivent répondre à deux conditions : être médicalement sans danger et être volontaire", poursuit cet ancien directeur de l'Inami.
Il est de toute façon trop tôt pour évaluer les mesures prises. Et elles ne vont pas assez loin, reconnaissent les deux experts. C'est ce que dit aussi le cabinet du ministre des affaires sociales Frank Vandenbroucke (Vooruit) : "Les mesures qui sont entrées en vigueur au cours de l'année 2022 sont liées au déploiement du premier groupe de 40 coordinateurs de retour au travail. Nous attendons les premiers résultats concrets d'ici juin. À partir de janvier 2023, 20 autres viendront s'ajouter, et à partir de juin 20 autres. En outre, depuis le 1er janvier 2023, le plan d'indicateurs d'alerte est entré en vigueur et dans le courant de l'année 2023, nous déploierons également un certain nombre de mesures de renforcement. Mais sur ces deux dernières phases, il n'y aura pas de résultats avant fin 2023 au plus tôt."
Discriminations
"Pour moi, cela ressemble plutôt à une procession d'Echternach. Des mini-pas en avant et des mini-pas en arrière, alors que tous les partis, avant les élections, avaient promis des pas de géant", poursuit Stijn Baert. "Les petits pas réalisés ne misent que sur deux maillons de la chaîne : l'accès à l'assurance maladie et la réinsertion. Nous sommes encore loin d'un système comme celui des Pays-Bas où les employeurs sont beaucoup plus responsabilisés en devant payer eux-mêmes les salaires plus longtemps à ceux qui abandonnent, ce qui me semble légitime pour les impliquer. Et nous sommes encore beaucoup plus indulgents envers les malades de longue durée – ils ne perdent qu'un très faible pourcentage de leurs revenus pendant un mois s'ils ne coopèrent pas – qu'envers les demandeurs d'emploi (ils peuvent perdre la totalité de leurs prestations de manière permanente)", poursuit le spécialiste du marché du travail.
Qui estime qu'il manque dans la couverture du problème actuel les autres maillons de la chaîne : la prévention et le réemploi durable. "En matière de prévention, je souhaiterais que, par analogie avec le développement des vaccins et avec ce qui se fait dans les pays scandinaves, nous expérimentions davantage la politique du marché du travail avant de la déployer immédiatement, à l'instinct (comme pour la semaine de quatre jours, en test actuellement). En ce qui concerne le réemploi durable, nous devons vraiment considérer les problèmes de santé comme une dimension de la diversité et inclure la grave discrimination actuelle à l'encontre des personnes ayant fait un burn-out". L'UGent l'a montré dans une étude publiée en 2021.
Les femmes particulièrement touchées par la pénibilité
Autre constat inquiétant : les femmes, plus particulièrement, sont "le visage" de la maladie de longue durée pour trouble mental. "Il y a deux phénomènes concomitants qui peuvent expliquer cela. D'abord, la hausse de la participation des femmes au marché du travail. Il y a là une tendance lourde depuis deux décennies. Ensuite, cette hausse se manifeste dans des professions où la pénibilité est évidente : titres-services, soins de santé, etc. Il ne faut pas aller chercher beaucoup plus loin les explications. Et là aussi s'interroger sur la pénibilité de ces métiers. Même si des efforts ont été faits durant cette législature pour améliorer les choses (à la fois au niveau fédéral et régional) mais on en verra les résultats que dans quelques années", conclut François Perl.