"L'arrêt de travail est un motif de honte. Certains ne sortent plus de chez eux de peur de tomber sur un collègue"
Sur base de témoignages de personnes en difficulté professionnelle, Thomas Périlleux, sociologue, questionne les pathologies du travail.

- Publié le 02-03-2025 à 20h38

"Je suis cuit", explique Roland, technicien dans un service informatique. Il se dit aussi "écrasé sous les charges" et s'interroge sur son travail "auquel il est attaché autant qu'il le met à mal." Il veut que les choses soient parfaites mais est "rongé de l'intérieur", il a "perdu toute confiance en lui". "À quoi bon m'investir là-dedans ? Pour faire mon boulot, j'ai besoin de croire que c'est utile. Je n'y crois plus", révèle Virginie, intervenante psychosociale dans une institution qui prend en charge des adolescents victimes de violences intrafamiliales. Elle est en arrêt de travail depuis de longs mois. "J'essaye de faire le fort. J'évite de rencontrer des gens parce que je suis gêné de ma situation. Être sans travail crée un malaise. Je me sens inférieur", indique Olivier, mécanicien dans une petite entreprise familiale.
On parle de plus en plus de bien-être au travail et les gens vont de plus en plus mal."
Ces témoignages et de nombreux autres, Thomas Périlleux les a recueillis dans le cadre de consultations qu'il donne depuis une quinzaine d'années dans une clinique du travail à Liège et plus récemment en privé à Namur. Sociologue, professeur à l'UCLouvain, il partage ces témoignages dans un ouvrage Le travail à vif. Souffrances professionnelles, consulter pour quoi ? (1).
Une intensification du travail
"En quinze ans, les consultations se sont multipliées, constate Thomas Périlleux qui explique cela notamment par l'organisation du travail. L'intensification du travail est attestée. Avec les nouvelles technologies, nous sommes tout le temps sollicités." Une autre explication est à trouver dans les positions que les travailleurs prennent. "L'attente de sens n'a jamais été aussi forte. Les gens cherchent dans le travail un lieu de réalisation de soi. On vit dès lors une contradiction importante aujourd'hui, souligne Thomas Périlleux. Chez les jeunes travailleurs surtout car ils ne veulent pas en faire trop pour leur travail mais celui-ci constitue en même temps un lieu épanouissement. On parle de plus en plus de bien-être au travail et les gens vont de plus en plus mal."
Effondrement, épuisement, impuissance, honte, mépris, violence sournoise, étouffement de la parole… Les différents témoignages éclairent les problématiques actuelles au travail. C'est le mal-être en entreprise qui est décrit ici. Bien au-delà du seul burn-out. "Ces situations risquent de mener au burn-out certes mais il faut faire la distinction entre elles pour comprendre les dynamiques sous-jacentes", reprend le professeur. Il évoque notamment la honte. "L'arrêt de travail est un motif de honte. Certains ne sortent plus de chez eux de peur de tomber sur un collègue. D'autres disent que ce serait plus facile s'ils s'étaient cassé la jambe car là les gens verraient qu'il y a un vrai motif d'arrêt de travail. Les travailleurs en arrêt se sentent inutiles. Et cela demande un vrai travail sur soi pour se dire qu'ils peuvent être utiles autrement, au-delà d'un résultat produit", poursuit le professeur qui propose une analyse critique de la société et de l'impact de son modèle économique, culturel et social centré sur les individus et notamment sur ceux qui essaient de bien faire leur travail. "Les personnes en difficulté que je rencontre le sont souvent parce qu'elles attachent beaucoup d'importance à leur boulot."
La place de la parole
Dans ses consultations, Thomas Périlleux ne fonctionne pas avec un programme préétabli mais construit la consultation avec le patient. Il agit sur le point de vue individuel et vise à modifier la position que le patient prend dans son travail. "Mais cela entraînera des changements dans l'équipe. Il faut ainsi l'intégrer dans son contexte et dans l'organisation du travail. Cela passe tout d'abord par des changements dans les équipes et le rapport avec le manager. Il faut ancrer la discussion sur les difficultés que le travailleur peut rencontrer et les améliorations qu'on peut apporter. Cela ne nécessite pas nécessairement de grands déploiements."
Thomas Périlleux met en avant l'importance de la parole. "On se rend compte que si le cadre est clair et les conditions remplies pour une écoute respectueuse, on retrouve du plaisir à travailler ensemble. Il y a des conditions d'écoute, de respect, de prise en charge de la parole. Cette question est importante. Comment trouver le chemin de la parole et la prendre en considération ? Et même pour soi : 'J'aurais dû m'écouter, j'aurais dû écouter mes symptômes'."
Cette écoute peut se trouver auprès de proches ou de la personne de confiance dans l'entreprise. "Celle-ci peut être utile mais le travailleur qui va la voir est à ce moment-là en général un pas trop loin. C'est une forme d'échec d'une parole qui n'a pas eu lieu dans l'équipe."
(1) Collection Clinique du travail aux éditions Erès – 276 pages – 2023. L'ouvrage a obtenu le prix 2024 "Penser le travail" cofondé par l'université Sciences Po (Paris) et Le Monde et dont le but est d'enrichir le débat sur la transformation du travail.