L'Europe veut-elle la peau de sa sidérurgie ?
D'après le président d'Eurofer, l'Europe garde encore quelques éléments positifs qui pourraient être mis à mal par une modification de politique environnementale qui pourrait mener à des pertes d'emplois. Cet épouvantail est régulièrement agité par les entreprises européennes les plus émettrices de gaz à effet de serre. Analyse.
- Publié le 17-10-2014 à 15h23
- Mis à jour le 17-10-2014 à 15h24

D'après le président d'Eurofer, l'Europe garde un avantage compétifif qui pourrait être mis à mal par une modification de politique environnementale.
A la veille du sommet européen, les 23 et 24 octobre prochain, Eurofer, l'association des entreprises sidérurgiques européennes, a publié une lettre ouverte dans divers journaux économiques, dont "L'Echo". Son objet est la mise en œuvre d'une vraie stratégie industrielle européenne et la préservation d'une compétitivité qu'un changement de politique environnementale risquerait de mettre à mal. En gros, si l'industrie doit payer, et trop cher, des quotas de CO2, la casse économique et sociale pourrait être dramatique.
Depuis trente-trois ans dans la sidérurgie, dont une vingtaine chez Sidmar, dans sa bonne ville de Gand, Robrecht Himpe est l'un des quelques Belges membres du comité de direction d'ArcelorMittal, responsable de la technologie au niveau groupe. Depuis le 15 mai, il est aussi président d'Eurofer et c'est à ce titre qu'il exprime son raisonnement, celui de l'ingénieur électromécanicien passionné par le produit, l'acier, "matériau dont la capacité de résistance a triplé en dix ans, et qui a encore un potentiel de développement énorme".
Il est bien clair que l'acier est l'un des produits industriels les plus mondialisés mais, si l'on parle de produits de haute voire très haute qualité, destinés notamment à l'automobile, la concurrence se recentre sur l'Europe. Selon Robrecht Himpe, l'Europe a des désavantages importants en terme de compétitivité et ce pour les raisons suivantes : une demande faible avec une surcapacité, des frontières commerciales très ouvertes, un coût d'énergie et d'environnement élevé et l'absence de matières premières. L'avantage de l'Europe c'est son inventivité technologique et le niveau de connaissance de son personnel.
Une Europe très ouverte
Pour transporter l'acier plat en bobine valant 600 dollars d'un continent à l'autre, le coût est de 30 à 40 dollars de port à port. Ensuite il faut acheminer la bobine chez le client. "Disposant de beaucoup de côtes, l'Europe est très ouverte et la distance clients est limitée par rapport aux Etats-Unis", analyse Robrecht Himpe. Selon lui, le coût entre le Middle West, pôle sidérurgique, et les industriels utilisant l'acier s'élève vite à 60 dollars la tonne, plus 20 ou 30 dollars si l'acier est en provenance d'un port de la Côte Est.
"Il y a par ailleurs une différence de calcul du prix de la bobine. En Europe, celui-ci est basé sur le prix du charbon et du minerai, alors qu'aux Etats-Unis, le calcul se fait sur celui de la ferraille comme produit de base pour les fours électriques." La différence entre fonte et ferraille est conséquente, et l'on est vite à 40 dollars de plus à la tonne. "A la fin, il y a un écart de 100 dollars en moyenne entre les Etats-Unis et l'Europe, pour le même produit. C'est très important."
Une demande toujours trop basse
Cet incontestable avantage concurrentiel européen est en partie contrebalancé par une situation économique très différente de part et d'autre. En Amérique, la demande est 5 % plus élevée que ce qu'elle était en 2007, alors qu'en Europe, elle reste 25 % inférieure à la situation d'avant-crise. Avec des capacités de production limitées mais mieux chargées, les Etats-Unis importent 30 % de leurs besoins en produits plats, contre 13 % en Europe, où il y a surcapacité maintenant chronique. "Avec une tendance positive de la demande de 2 à 3 % par an, cette surcapacité va se réduire dans les cinq années à venir."
Au final, avance il reste, "mais si l'on veut maintenir une compétitivité de base par rapport aux autres continents, il faut évaluer chaque coût supplémentaire" , prévient le président d'Eurofer. On le voit venir avec les quotas CO2. D'après lui, dans le plan original de la Commission européenne pour 2020-2030, les droits de CO2 gratuits disparaissent graduellement en 2023. Ensuite, "s'il faut acheter 1,8 tonne de CO2 par tonne d'acier, et que le prix du CO2 est de 40 euros la tonne, cela représente un surcoût d'un peu moins de 80 euros par tonne d'acier produit. Or, notre rentabilité brute est de 50 à 60 euros par tonne, avant de payer les investissements, de 30 à 40 euros la tonne. Cela ne nous permet pas d'avoir un coût supplémentaire de 80 euros par tonne" , conclut Robrecht Himpe.
Même les meilleurs devraient payer
D'après lui, dans ce plan européen qu'Eurofer conteste, même les usines environnementalement les plus avancées au niveau mondial seraient contraintes d'acheter leurs droits CO2, "alors qu'elles ont déjà fait des efforts considérables. Actuellement, les meilleures usines en Europe sont capables d'exporter partout dans le monde. Ce ne sera plus le cas avec des surcoûts".
Et le président d'Eurofer d'insister sur l'un des atouts européens, l'acier très haut de gamme pour l'automobile, mais aussi les éoliennes et les cellules photovoltaïques. D'après lui, "l'application de ces aciers très performants en technologies vertes est capable d'épargner six fois ce qu'on a émis lors de la production" . Selon ce calcul, 1,8 tonne de CO2 émise lors de la production permet d'économiser quasi dix tonnes de dioxyde de carbone à l'utilisation, notamment avec le gain de masse des voitures.
In fine, Robrecht Himpe refuse que son industrie soit isolée : "On fait partie d'une chaîne intégrée , dit-il, l'Europe a vraiment besoin de son industrie et l'industrie a besoin de l'Europe. Et une sidérurgie européenne performante est un vrai pilier dans le développement d'une société plus verte."
Un secteur qui est très protégé
Dans le jargon des experts, on appelle cela les "fuites de carbone", comprenez le risque de voir des entreprises européennes délocaliser leurs activités dans des pays où elles ne sont pas soumises - comme c'est le cas dans l'UE - à une réglementation les obligeant à réduire leurs émissions de CO2. Avec à la clef, non seulement le risque de voir des travailleurs perdre leur emploi, mais aussi celui de voir le niveau de cette "pollution exportée" augmenter. Soit exactement l'inverse de l'effet recherché.
Cet épouvantail est régulièrement agité par les entreprises européennes les plus émettrices de gaz à effet de serre (les sidérurgistes, les cimentiers, les producteurs d'électricité…) qui, depuis 2005 sont soumises au système communautaire d'échange de quotas d'émission (connu sous l'acronyme ETS).
En pratique, les Etats membres imposent un plafond annuel d'émissions de CO2 aux entreprises concernées. Le principe est simple : celui qui réduit ses émissions en-deçà du quota qui lui est assigné est récompensé, car il peut vendre ce "surplus" sur ledit marché. A l'inverse, les cancres doivent acheter des "crédits carbone" pour compenser leurs écarts.
Cette "bourse du carbone" est un dispositif évolutif qui a connu plusieurs étapes dans sa mise en œuvre. Depuis 2013, ces quotas, qui étaient auparavant alloués gratuitement, sont mis aux enchères. Une grande partie des exploitants doivent donc les acheter afin de couvrir leurs émissions. Le nombre de crédits CO2 est en outre réduit linéairement chaque année. L'objectif de ce resserrement progressif est de faire augmenter le prix du carbone, et donc le coût de la pollution, pour inciter les entreprises à investir dans des technologies plus performantes.
Une contrainte payante…
Le secteur sidérurgique a néanmoins été fortement protégé jusqu'ici puisque, comme les autres secteurs industriels exposés à une forte concurrence internationale, il bénéficie d'une allocation gratuite de ces quotas. Un régime particulier qui est garanti jusqu'en 2019.
"Il est assez agaçant de les entendre aujourd'hui hurler à la mort contre ce système alors qu'ils en ont largement bénéficié" , s'énerve un expert belge au fait dossier. "Lors des deux premières périodes d'engagement de l'ETS, les entreprises sidérurgiques ont reçu gratuitement des Etats membres des quotas en nombre excédentaire. Quotas qu'elles ont en partie revendus en faisant des bénéfices au moment où les prix du marché étaient plus favorables (la tonne de CO2 avoisine actuellement les 6€, NdlR). Ou qu'elles ont pu mettre en réserve pour couvrir leurs besoins futurs. Il ne faut pas imputer à ce système de protection environnementale des problèmes qui sont structurels à ce secteur qui n'a pas su s'adapter aux évolutions du marché."
Même son de cloche du côté du Parlement européen : "Dans les faits, l'argent des quotas mis aux enchères va aux budgets nationaux. Et l'on observe que certains Etats membres reversent tout simplement cet argent aux industriels qui ont payé pour acheter ces crédits CO2" .
Voir Mittal signer cette lettre ouverte est en outre "particulièrement cynique" , ajoute notre interlocuteur. " Ils ont racheté une entreprise européenne pour laquelle ils ont reçu un paquet de ces "droits de polluer" gratuits. Puis ils ont délocalisé ses activités et revendu les outils par paquet pour éviter que ceux-ci ne soient repris par un concurrent. Et, cerise sur le gâteau, ils ont tiré un bénéfice de plusieurs dizaines de millions d'euros sur la revente de leurs quotas CO2."
En l'état, le secteur ne devrait pas avoir à trop s'inquiéter puisque les chefs d'Etat et de gouvernements, qui se réunissent la semaine prochaine à Bruxelles pour s'accorder sur le paquet "Energie-Climat 2030", semblent décidés à maintenir les allocations gratuites au-delà de 2020. Et ce aussi longtemps que les pays concurrents de l'Union "ne fourniront pas d'efforts comparables" .
