Les secrets bien gardés de Ferrero à Arlon : "Il y a une sorte d'omerta. Personne n'ose rien dire"
Des mystères planent autour du géant italien de la confiserie, dont celui d'avoir choisi Arlon comme site de production.

- Publié le 15-04-2022 à 19h45
- Mis à jour le 17-04-2022 à 10h06

Rue Pietro Ferrero. Nous sommes dans le petit zoning industriel d'Arlon. Peu d'entreprises dans le monde ont ce privilège de recevoir un nom d'une artère dans une ville. C'est le cas du confiseur italien, installé depuis 1989 dans la capitale de la province de Luxembourg et qui emploie jusqu'à 1 100 personnes, en période de pic, sur son site "Ferrero Ardennes". Drapeaux wallon, belge et italien, le géant chocolatier d'Alba, dans le Piémont italien, marque son territoire en ces terres de Lorraine. Mais la direction se fait discrète : Ferrero est plongé en plein scandale de contamination à la salmonelle de ses œufs en chocolat Kinder dont Arlon est le premier site de production au monde. Le site wallon y fabrique aussi "en exclusivité mondiale" les Kinder Schoko-Bons, nous rappelle-t-on. Mais pour l'heure, l'usine est fermée, sur ordre de l'Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (Afsca). Le parquet du Luxembourg a aussi ouvert une enquête pour faire toute la lumière sur cette affaire de salmonelle.
Une usine fermée ? Pas vraiment, puisque 80 ouvriers sont chargés d'assurer la maintenance, prévue de longue date, de l'usine. "Il n'y a rien d'alarmant, nous explique l'un d'eux à l'entrée du site. Ce n'est qu'un problème administratif. Nous pourrons bientôt reproduire normalement", dit-il en fonçant vers son lieu de travail.
Dehors, des délégués syndicaux s'agitent au milieu d'un groupe de journalistes. Ils sont venus négocier avec la direction le versement des salaires des travailleurs et travailleuses du site sous contrat sans avoir recours au chômage temporaire. Ce qui est accordé par la direction jusqu'au 8 mai. "L'image de Ferrero a été entachée, mais je ne pense pas que cela aura un réel impact sur la production ici à Arlon, explique Didier Pironet, secrétaire permanent à la FGTB, tout de rouge vêtu. Comme souvent dans ce genre de scandale : cela fait beaucoup de bruit, mais je suppose que les gens vont oublier".
"Il y a une sorte d'omerta"
L'un des grands reproches souvent formulés à l'encontre du groupe est son manque ou sa mauvaise communication. Ferrero est réputé pour être très secret. Trop, diront certains. "Ils se limitent souvent à des communiqués de presse et font très rarement entrer une caméra sur le site de production", nous explique un journaliste de TV Lux, la télévision locale. Les Italiens auraient ainsi une peur bleue de l'espionnage industriel et gardent précieusement leurs secrets de fabrication. "Il y a aussi une sorte d'omerta. Personne n'ose rien dire, même certains représentants syndicaux ont parfois peur de parler", insiste un observateur local. Nous tentons de nous entretenir avec la direction du site, mais à la réception, on nous renvoie poliment une fin de non-recevoir.

Le lieu est paisible. Au loin, on distingue l'immense clocher de l'église Saint-Martin. On devine aussi la gare qui passe non loin de là. Mais pourquoi donc Ferrero est-il venu installer sa troisième plus grande usine ici à Arlon ? "Honnêtement, je ne sais pas, nous avoue la première échevine Carine Schmit Lecomte (MRMC) qui remplace le bourgmestre pour quelques jours. Il y a un certain mystère sur cette arrivée des Italiens". À gauche et à droite, on nous parle d'une "dette" qu'aurait eue la famille Ferrero envers la Belgique. On cherche à en savoir davantage. Une explication nous vient de l'ancien bourgmestre Raymond Biren (CDH). "J'étais encore un petit conseiller dans l'opposition, mais je me souviens ce qu'on racontait à l'époque", nous souffle le septuagénaire. Il faut se remettre dans le contexte de l'époque. À la fin des années 1970 et au début des années 1980. La province du Luxembourg était alors surtout "militaire et administrative", là où la sidérurgie de la Lorraine française était en plein déclin et le secteur financier du Grand-Duché en pleine explosion.
La princesse Paola et les Brigades rouges
Mais c'est plus au sud que tout va se jouer. À l'époque, les Brigades rouges sèment la terreur en Italie. Après l'enlèvement et le meurtre du chef du gouvernement Aldo Morro en 1978, bon nombre de riches héritiers ou d'entrepreneurs quittent le pays. "Des familles telles que les Ferrero étaient en danger de mort." Mais où aller ? D'après M. Biren, les Piémontais ont un large carnet d'adresses, dans lequel se trouve le nom de la princesse Paola Ruffo Di Calabria, future reine des Belges. "Les Ferrero étaient très proches de la princesse", insiste l'ancien bourgmestre.
C'est donc tout naturellement que les héritiers de Pietro, l'inventeur du Nutella, trouvent refuge en Belgique, plus précisément dans le Brabant wallon "où ils ont vécu très discrètement durant des années". Le président actuel du groupe, Giovanni Ferrero, réside d'ailleurs toujours en Belgique. Dans la plus grande discrétion, tradition familiale oblige.
Mais revenons à Arlon. Au milieu des années 1980, l'ambiance devient "moins violente" en Italie et les Ferrero décident de revenir dans le Piémont. Ils veulent remercier la Belgique pour son accueil. Et leur cadeau est beaucoup plus ambitieux qu'un simple ballotin de Ferrero Rocher. "Ils ont décidé 'd'offrir' une usine de production à notre pays ." Mais où l'installer ? D'après l'ancien bourgmestre, les Italiens auraient mis des conditions… très symboliques. "Il fallait que l'usine s'installe dans une ville qui commence par A, comme Alba, lieu d'origine des Ferrero. Le site devait aussi avoir une ancienneté romaine et être francophone, comme Arlon." On en convient : l'explication a de quoi surprendre même les plus crédules de nos lecteurs. "Mais c'est la petite histoire qu'on nous a toujours racontée", sourit Raymond Biren.
Véridique ou pas ? Des motifs plus pragmatiques ont sans doute poussé les Piémontais vers Arlon. La ville est ainsi toute proche du siège social de Ferrero installé au Grand-Duché de Luxembourg. Les Italiens n'ont eu aucun souci à recruter une main-d'œuvre venue majoritairement du nord de la France, touchée, à l'époque, de plein fouet par le déclin de la sidérurgie. Une place était aussi libre sur la future rue Pietro Ferrero, puisque le fabricant américain de jeans Levi's était parti quelques années plus tôt, préférant le soleil et surtout les bas salaires du Maroc à Arlon.
"Nous pourrions fabriquer moins cher en Pologne"
Arlon avait d'autres atouts. "Le prix du terrain était beaucoup moins cher qu'au Grand-Duché de Luxembourg et ils avaient la possibilité de s'étendre", souligne Carine Schmit Lecomte. Ce que les Italiens n'ont pas hésité à faire. Le site Ferrero Ardennes s'étend désormais sur 47 000 m², soit l'équivalent de sept terrains de football. "Arlon est une de nos usines les plus chères, expliquait en 2019, Marco Arvigo, l'actuel directeur du site belge à nos confrères de L'Echo. Les coûts salariaux sont élevés, surtout à cause des impôts. Mais votre pays est situé à un endroit stratégique sur le plan logistique, et à proximité du Luxembourg, où notre siège social est installé. La Belgique est un melting-pot de nationalités européennes. Nous pouvons facilement y tester de nouveaux produits. Nous pourrions fabriquer moins cher en Pologne, mais nous avons une stratégie à plus long terme." Ce pari d'avoir misé sur cette région aux frontières de la France et du Grand-Duché a été jugé payant par Ferrero, devenu le plus grand employeur privé de la province du Luxembourg.

Mais ce sont surtout nos voisins qui en profitent, puisque 60 %, voire 70 % selon certaines sources, des travailleurs de Ferrero à Arlon sont de nationalité française. "Dans la grande distribution, on trouve des chiffres semblables", souligne la bourgmestre faisant fonction. Un transfert qui ne pose pas vraiment problème puisque 60 % de la population active d'Arlon travaille, elle, au Grand-Duché, essentiellement dans le secteur financier. "C'est un atout pour la région, mais il y a aussi le revers de la médaille, développe Carine Schmit Lecomte. "Beaucoup de Grand-Ducaux viennent s'installer ici, ce qui fait monter les prix de l'immobilier qui sont devenus comparables à ceux de Bruxelles." Il devient ainsi de plus en plus difficile de trouver un logement pour les jeunes ménages qui travaillent en Belgique, "comme les instituteurs par exemple". Autre défi : les problèmes de mobilité qui préoccupent de plus en plus d'Arlonais.
"Ils sont devenus un peu radins"
Paul Lepage n'a, lui, pas à passer des heures dans sa voiture pour se rendre au club de tir local dont il est le fier président. "Le club a été fondé par des anciens de la Guerre de Corée", nous explique-t-il tout en nous démontrant les différentes techniques du tir de précision. Le lieu est situé juste à côté de l'usine Ferrero. "Ce sont de bons voisins. On a eu quelques différends sur les places de parking devant chez nous, mais c'est de l'histoire ancienne. Être à côté d'une usine de cette taille a ses avantages, selon M. Lepage. Ils ont en permanence des vigiles et j'ai fait couper la haie nous séparant pour épargner en frais de gardiennage", sourit-il. Avant, Ferrero nous offrait toujours des confiseries pour notre fête du Maitrank. Mais depuis quelques années, on ne reçoit plus rien… Ils sont devenus un peu radins".
La première échevine se remémore aussi ses premières années Ferrero avec une certaine émotion. "Les dirigeants pionniers se sont très bien intégrés. Ils participaient à la vie quotidienne, à toutes les fêtes. C'était une vraie plus-value pour Arlon qui a d'ailleurs été jumelée avec Alba. Nous avions rendu visite à l'un des anciens grands "boss" de Ferrero en Italie. Il était pensionné et vendait du fromage sur un marché local en toute simplicité." En plein centre d'Arlon, une chocolatière nous explique que l'ancien directeur du site, Pasquale Grasso, vient encore souvent lui rendre visite. "Il vient toujours avec un grand pot de Nutella et repart avec mes chocolats", sourit la commerçante qui admet qu'elle vend un peu plus d'œufs de Pâques depuis ce scandale de la salmonelle dans les Kinder. "Mais les journalistes exagèrent toujours tout. Ce qui arrive à Ferrero peut arriver à tout le monde." Ne comptez pas sur un habitant d'Arlon pour casser du sucre sur le dos d'un héritier du créateur du Nutella.