Le trio de Niel, Pigasse et Zouari à la rescousse de Casino, endetté de plusieurs milliards
Après Kretinsky, le trio de Niel, Pigasse et Zouari a fait une offre pour sauver le distributeur français qui doit éponger une dette de plusieurs milliards d'euros. Le consultant en grande distribution Rodolphe Bonnasse analyse pour "Libé" les enjeux de cette nouvelle étape.
- Publié le 15-06-2023 à 11h14
- Mis à jour le 15-06-2023 à 12h13

Casino sera-t-il bientôt sauvé ? Ce mercredi Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Moez-Alexandre Zouari ont fait une offre d'un milliard d'euros – dont 300 millions de leur portefeuille personnel, pour redresser le groupe de distribution en grande difficulté. Etranglé par une dette s'élevant à 6,4 milliards d'euros, dont 4,2 milliards concernant ses activités en France, Casino souffre d'une baisse du pouvoir d'achat de ses clients sur fond d'inflation galopante. En avril, les prix des produits de grande consommation vendus dans la grande distribution ont augmenté de plus de 15% sur un an, selon l'Insee.
Face à ce bilan désastreux, une première offre de 1,1 milliard d'euros avait déjà été déposée par le tchèque Daniel Kretinsky (qui a prêté 14 millions d'euros à Libé en septembre 2022), en avril. Le milliardaire est déjà le deuxième actionnaire de l'entreprise, possédant 10% du capital, juste derrière le président-directeur général Jean-Charles Naouri, avec 51%. En outre, le groupe a pu alléger sa dette avec le rachat, fin mai, de 119 de ses magasins par le groupe Intermarché. Mais cette première enveloppe ne suffit pas.
Résultat : le 26 mai, Casino a annoncé ouvrir une procédure de conciliation à ses créanciers. Il dispose ainsi de quatre mois pour permettre à l'entreprise de conclure un accord sur une potentielle restructuration de sa dette. Le groupe possède également Monoprix, Franprix et la plateforme de ventes en ligne CDiscount, pour un chiffre d'affaires de 33,6 milliards d'euros. 200 000 salariés et 50 000 en France. Le consultant en grande distribution Rodolphe Bonnasse décrypte les enjeux de cette nouvelle étape.
L'offre de Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Moez-Alexandre Zouari est-elle le dernier épisode de la saga Casino ?
Non, c'est loin d'être terminé. La toile de fond de cette nouvelle étape, ce sont les négociations entre Casino et ses créanciers. Le président du groupe, Jean-Charles Naouri, a toujours un coup d'avance. Il a créé un dispositif dans le lequel il tient en haleine un maximum d'acteurs, le plus longtemps possible, pour obtenir les meilleures offres de rachat. La présence d'investisseurs extérieurs peut participer à clôturer plus vite les négociations entamées avec ses créanciers. C'est une manière de leur dire "la dette que j'ai contractée aujourd'hui est inférieure à la valeur des actifs dont on parle. Regardez, trois acteurs veulent investir dans Casino".
A ce stade, trois types d'acteurs très différenciés se sont positionnés. Dans la nouvelle phase qui s'ouvre, ils vont soit devenir des concurrents et convoiter la même cible. Soit créer des alliances et s'entendre pour arriver à définir un projet qui permette à la marque Casino et ses actifs de renaître et de sortir du bourbier dans lequel ils sont.
Vaut-il mieux accepter l'offre de Kretinsky ou le projet Niel-Pigasse-Zouari ?
La reprise d'un groupe comme Casino est avant tout un défi commercial. Sur le papier, l'offre de Kretinsky est surtout financière. Par la suite on peut très bien imaginer qu'il s'appuie sur un partenaire industriel pour combler son manque d'expertise sur le marché français. Le candidat le plus naturel serait alors Intermarché, qui a déjà racheté une centaine de magasins et peut offrir aux autres enseignes Casino une voie de sortie. Mais Kretinsky a peut-être déjà entamé une conversation avec Auchan. Seul, il n'a pas la capacité opérationnelle de faire face à un tel défi. Auchan n'est pas très fort dans la proximité, a contrario de Carrefour et d'Intermarché. Récupérer Monoprix, Franprix et Casino lui permettrait de se relancer sur ce segment du marché français.
De l'autre côté, derrière l'alliance des trois compères, il y a une perspective commerciale affûtée. Leur milliard d'euros ne servira pas seulement à éponger les dettes du groupe mais contribuera aussi à la relance commerciale de l'enseigne. Ils ont aussi une connaissance du métier plus grande que chez Kretinsky. Moez-Alexandre Zouari a une expérience de distributeur et de commerce. Il connaît la logistique, le marketing, les négociations, les achats… Et possède déjà quelques centaines de magasins Casino.
Jean-Charles Naouri a-t-il encore une chance de rester président du groupe ?
Non, aucune. Je pense qu'il pourra peut-être obtenir un rôle de président d'honneur. A ce stade, impossible de dire qui pourra le remplacer. En revanche, ce qui est sûr, c'est qu'à la tête d'un consortium comme Casino, il faudra des gens avec une forte expertise de la grande distribution. Le travail est colossal : finance, logistique, commerce, organisation…
La suite peut se dérouler en deux temps : d'abord un repreneur, Kretinsky ou le trio, relance l'écosystème Casino, rassure les créanciers. Puis, il développe certains actifs du groupe et en liquide certains, dans un contexte moins sous pression qu'aujourd'hui. D'autres groupes comme Auchan et Carrefour pourraient se révéler en embuscade et racheter ces magasins. Cela pourrait être la troisième saison.
A quand le dénouement de cette saga ?
Aucune idée. Le périmètre Casino a perdu de très lourdes parts de marché. Son chiffre d'affaires n'a quasiment pas progressé voir baissé ces derniers mois, dans un contexte d'inflation alimentaire très lourde. Dette abyssale, résultats commerciaux en berne et valeur d'actions en bourse en dégringolade… Il faut garder en tête que le prix de l'action Casino est passé de 41,70 euros à 5,28 euros, entre 2019 et 2023. Une perte de 90% en quatre ans ! L'endettement du groupe n'est plus tenable. Aujourd'hui, Jean-Charles Naouri essaie par tous les moyens de montrer que cette valeur d'actifs boursière est inférieure à la réalité des montants des négociations qu'il peut opérer. Mais la situation ne peut plus attendre et doit être traitée dans un délai court. Casino représente 50 000 emplois en France, l'Etat le sait très bien et ne peut pas se retrouver avec un tel échec sur les bras.
