L'épargnant belge doit-il craindre la solidité des banques belges ? Il subsiste "un élément de vulnérabilité"
La faillite de Lehman Brothers fin septembre 2008 aura mis à mal tout le secteur bancaire, en particulier en Belgique. Une série de mesures ont été prises, qui expliquent que la situation actuelle est plutôt rassurante. Il subsiste toutefois des éléments de vulnérabilité.

- Publié le 20-10-2023 à 08h00
- Mis à jour le 20-10-2023 à 09h45

Personne, en Belgique, n'aura oublié l'automne 2008, et en particulier le 3 octobre quand le groupe Fortis a été définitivement démantelé. C'était il y a quinze ans, quelques semaines après la faillite de la banque d'affaires américaine Lehman Brothers, qui allait déclencher une crise bancaire étalée sur plusieurs années. La Belgique aura été particulièrement touchée, l'État belge devant venir à la rescousse des trois des plus grandes institutions du pays, Fortis Banque, KBC et Dexia. Dexia Banque est devenue Belfius, détenue à 100 % par l'État belge. Et Fortis Banque a été racheté par l'État belge avant d'être revendue au groupe français BNP Paribas.
Quinze ans plus tard, où en est-on ? L'épargnant belge n'a-t-il aucune crainte à avoir sur la solidité des banques belges ? La réponse donnée par les experts interrogés par La Libre est plutôt rassurante même si elle comporte des nuances et des points d'attention. Décryptage.
1. Le bilan des banques a-t-il été assaini ?
Premier rappel : les trois grandes banques du pays ont été dans la tourmente pour des raisons différentes. Pour Fortis, épinglons son exposition aux subprimes (prêts hypothécaires américains à risque) qui s'est ajoutée au problème de financement du rachat d'ABN Amro. Le groupe Dexia a été fragilisé d'abord par les activités spéculatives de la filiale Dexia France et ensuite par une exposition fatale à la dette grecque. Le groupe KBC a suscité la défiance du marché à cause de gros investissements dans les produits structurés également à hauts risques, dont la valeur s'est effondrée au moment de la crise.
Mises sous tutelle, les banques belges ont été obligées de réduire et d'assainir leurs bilans. Si bien qu'elles ont complètement changé de profil. Les craintes, ou du moins des questions, sur la solidité du secteur ont ressurgi il y a quelques mois, au moment de la faillite de la banque américaine SVB et du sauvetage du Credit suisse.
Dans son rapport macro-prudentiel sorti fin mai 2023, la Banque nationale de Belgique (BNB) n'avait, elle, pas l'air de s'inquiéter. "Le secteur financier belge dispose d'une position de solvabilité solide et est donc à même d'absorber des chocs potentiellement importants", écrivait-elle, en assurant que les derniers tests de résistance menés en 2021 pour l'ensemble des banques européennes ont confirmé que les banques belges "figuraient parmi les plus solides d'Europe". Autre élément censé apporter de la stabilité, selon la BNB : quelque 60 % des dépôts des ménages et des entreprises belges sont couverts par la garantie de l'État belge de 100 000 euros.
Côté rentabilité, la situation paraît aussi largement confortable. Le bénéfice net engrangé par tout le secteur s'élevait à 7,6 milliards d'euros en 2022. Et la BNB de taper sur le clou : le secteur financier belge "présente de très grandes différences avec des institutions telles que la Silicon Valley Bank ou le Credit Suisse".
Eric De Keuleneer, professeur émérite à la Solvay Brussels School et ancien CEO de l'OCCH (Office central de crédit hypothécaire) nuance cette analyse. Certes, les banques belges sont "plus solides" aujourd'hui qu'il y a 15 ans. Mais le financement des emprunts hypothécaires à des taux extrêmement bas au cours de ces dernières années par les livrets d'épargne apporte, selon lui, "un élément de vulnérabilité". Il en veut pour preuve la récente prise de position de la Banque nationale dans le cadre du débat sur une meilleure rémunération des carnets de dépôts. Le régulateur belge a expliqué qu'un taux minimum plus élevé sur le livret d'épargne pourrait mettre en difficulté certaines institutions du pays. Ce qui confirme, aux yeux d'Eric De Keuleneer, "que les banques devraient à l'avenir moins se reposer sur leurs livrets d'épargne pour gérer leurs risques de taux. Ceci les découragerait peut-être de se livrer à une concurrence destructrice sur le taux des crédits hypothécaires quand les taux sont bas, et leur permettrait d'adapter le taux des livrets plus rapidement aux évolutions des taux de marché."
Dans une chronique parue ce jeudi dans La Libre, l'économiste Etienne de Callataÿ soulève également ce point. "Les banques se sont plaintes que le succès des bons d'État à un an émis il y a un bon mois allait nuire à la stabilité financière. Non, ce n'est pas correct. Ce qui a affecté la stabilité, c'est qu'elles ont prêté à long terme à taux fixe de l'argent qu'elles empruntent à court terme à taux variable sans toujours se couvrir adéquatement contre le risque de remontée des taux d'intérêt, et cela sous l'œil peu précautionneux du superviseur", écrit-il. Avec comme "résultante" que "le taux d'intérêt reste beaucoup trop bas sur la plupart des livrets d'épargne".
2. Quelles mesures ont été prises ?
"Depuis 15 ans, il y a eu une énorme dose de régulation", explique Jean Hilgers, ancien directeur de la Banque nationale, en charge de la supervision bancaire. Et cette régulation couvre un "éventail très large". Elle ne porte pas seulement sur les incontournables ratios de solvabilité et de liquidité, mais aussi sur d'autres critères comme la protection des consommateurs, les normes anti-blanchiment, la sécurisation informatique. La gouvernance des banques est aussi devenue un point d'attention. "Le superviseur met également l'accent sur la supervision du conseil d'administration. Il va parfois jusqu'à regarder les procès-verbaux des conseils. La supervision est plus intrusive", poursuit Jean Hilgers.
Deuxième élément important : "le périmètre a changé". La supervision, qui était nationale, est passée sous l'égide la Banque centrale européenne (BCE) travaillant en collaboration avec les banques centrales nationales. Jean Hilgers y voit "plusieurs mérites", surtout pour des petits pays où le régulateur national n'avait pas toujours l'autorité pour contrôler les activités internationales de ses grandes banques.
3. Les mesures régulatoires sont-elles suffisantes ?
Même si le contrôle a été fortement resserré, il manque encore des pièces au puzzle, selon Jean Hilgers. Et cela dans le cadre de l'Union bancaire voulue par les 27 pays de l'Union européenne. Le Mécanisme de résolution unique prévu dans l'Union bancaire a pour objectif de permettre une résolution ordonnée des faillites bancaires, avec un coût minimal pour le contribuable et l'économie réelle. "Il manque le système européen de protection des dépôts", regrette l'ex-directeur de la BNB.
Autre point faible : les acteurs qui ont certaines activités quasi bancaires (comme par exemple des fonds d'investissement) mais qui ne sont pas soumis à la même réglementation aussi stricte que les banques.
4. Qu'est-ce qui pourrait provoquer une nouvelle crise ?
Pour répondre à cette question délicate, Jean Hilgers estime qu'il est important de "raisonner out of the box", c'est-à-dire tout envisager même l'improbable. "Il ne faut surtout pas se baser sur les causes de la dernière crise bancaire." Cela étant dit, il cite notamment "les risques parfois excessifs sur les produits dérivés, une crise opérationnelle qui se traduirait par une défiance du système, par exemple par la matérialisation d'attaques cyber, laquelle affecterait le nœud du système". Autant être prévenu…
