Distribution de journaux sans bpost: les éditeurs craignent le "chaos"
Le verdict de l'appel d'offres qui mettrait hors jeu l'entreprise publique, au profit de la société PPP, déjà active à Bruxelles, fait craindre le pire en raison notamment du mauvais service de celle-ci.

- Publié le 26-11-2023 à 19h32
- Mis à jour le 27-11-2023 à 09h23

"C'est le sujet le plus grave que la presse belge ait jamais connu". François le Hodey, le patron du groupe IPM (La Libre Belgique, La DH, L'Avenir, Moustique, etc) et président de La Presse.be (qui regroupe les éditeurs de presse francophone) ne cache pas l'énorme inquiétude de tous les éditeurs de presse du Sud et du Nord par rapport à l'information selon laquelle l'entreprise bpost ne serait pas sélectionnée pour la nouvelle concession de distribution de journaux et magazines en Belgique. La recommandation du SPF Économie serait en effet d'attribuer la concession aux deux autres soumissionnaires. La distribution de journaux irait à la société PPP, déjà active en Belgique, et la distribution des magazines à Proximy, une filiale du groupe familial français Riccobono. Le conseil des ministres restreint ("kern") doit en discuter ce lundi après-midi, croient savoir le Tijd et L'Echo, qui ont divulgué l'information.
Faut-il dès lors s'attendre à une décision qui représenterait un coup de massue pour les éditeurs de journaux et pour l'entreprise dont l'Etat belge détient 50% ? Du côté vice-Premier du ministre de l'Économie, Pierre-Yves Dermagne (PS), en charge de ce dossier, c'est le silence radio. Tout comme chez d'autres membres du kern contactés par nos soins. La preuve que le gouvernement marche sur des œufs…
Subside annuel
Cette concession faisait l'objet d'un subside annuel de l'ordre de 175 millions d'euros. Le gouvernement De Croo a décidé, lors du dernier contrôle budgétaire, de la ramener à 125 millions d'euros pour la nouvelle concession qui s'étend de 2024 à 2028. Elle a été attribuée jusqu'à maintenant à bpost, sauf dans certaines villes où PPP est l'opérateur sans bénéficier de subsides. "Les éditeurs de presse sont les premiers à avoir introduit une concurrence dans le système en décidant de confier leur distribution sur Bruxelles et Anvers au distributeur privé PPP en 1992, et ce sans que cette distribution urbaine ne bénéficie d'un subside. C'est 23 ans plus tard que l'Etat a lancé son premier appel d'offres pour la concession", rappelle François le Hodey. Mais, le service apporté par PPP s'est fortement dégradé au fil des ans et est aujourd'hui fortement critiqué. "C'est la catastrophe. Le niveau de plaintes est ahurissant. Le rapport est de 1 à 10 entre bpost et PPP. Il est absurde que le candidat à l'appel d'offres le mieux coté soit celui avec lequel la presse est en conflit à cause d'un service catastrophique. Ce serait le chaos si les abonnements n'étaient plus distribués correctement", poursuit François le Hodey. Il y a quelques jours à peine, les éditeurs ont d'ailleurs décidé de remettre la distribution de Bruxelles en concurrence, tant les abonnés sont mal distribués.
Contexte difficile
Cet appel d'offres s'est fait, pour rappel, dans un contexte particulièrement difficile en raison des subsides illégaux dont bpost a bénéficié et des soupçons de collusion avec les éditeurs flamands DPG Média et Mediahuis dans le cadre de la précédente attribution de la concession.
Les éditeurs se plaignent de n'avoir été consultés à aucun moment. Les trois soumissionnaires (Bpost, PPP, Proximy) n'ont pas non plus été auditionnés. Il nous revient également qu'il manquait des données cruciales dans le cahier des charges, en particulier sur la répartition des abonnés dans le territoire. La question de la sous-traitance avec bpost aurait aussi été éludée. Dans quelle mesure des employés de bpost pourrait-il travailler pour les sociétés retenues ? Personne ne le sait. En clair, les offres ont été remises sans avoir une vision complète du marché et de l'impact en termes d'emplois, entend-on dire.
On peut aussi se demander si la sélection retenue, qui attribue les deux lots à deux prestataires différents, a une logique en termes d'emplois et de rentabilité. Et correspond-elle à l'offre des soumissionnaires?
Énormes enjeux
Pour le gouvernement, la décision s'annonce en tout cas très délicate à six mois des élections. Certains partis de la Vivaldi, à commencer par l'Open VLD mis sous pression par la N-VA, veulent faire passer le message que le temps d'une bpost vivant au crochet du contribuable est révolu. Pour les éditeurs, le prix doit être compétitif, mais pas au détriment de la qualité du service aux abonnés, sinon c'est la presse qui s'écroulera. Quant aux partis de gauche, le PS en tête, peuvent-ils se permettre de mettre en péril des milliers d'emplois et même la distribution de journaux, en cette période préélectorale?
Pour bpost, l'enjeu est aussi énorme. Cette activité, on l'a dit, représente des milliers d'emplois et environ 4-5 % de son chiffre d'affaires. A ce stade, l'entreprise fait un minimum de commentaire sur les infos du week-end, se contentant de souligner qu'elle "espère obtenir rapidement des éclaircissements sur le dossier".
Pour les éditeurs de journaux, l'enjeu est aussi crucial sachant que les abonnés papier restent leur première source de financement. Ce dimanche, les éditeurs ont interpellé le gouvernement pour que celui-ci fasse réaliser un audit opérationnel et technologique sur les capacités de chaque opérateur à remplir correctement le cahier des charges. "Le gouvernement a donc entre ses mains l'avenir de la presse et de milliers d'emplois", conclut François le Hodey.
