Claire Munck (BeAngels) : "Quand les plus belles start-up belges partiront à l'étranger, il sera trop tard pour pleurer"
Le réseau belge d'investisseurs privés BeAngels n'a pas connu de recul de ses activités en 2023, année pourtant sombre pour le capital à risque. Bien au contraire. Claire Munck, patronne de BeAngels, nous dévoile le bilan de l'année écoulée et la stratégie pour 2024.

- Publié le 14-01-2024 à 14h07
- Mis à jour le 14-01-2024 à 14h34

Claire Munck a fêté, en septembre dernier, ses dix ans à la tête du réseau BeAngels. Mais cela fait déjà vingt ans que cette Bordelaise de 42 ans, installée à Bruxelles depuis le début des années 2000, évolue dans le monde des "business angels" (ces "anges d'affaires" ou "investisseurs providentiels" investissent une partie de leur patrimoine dans des sociétés innovantes à fort potentiel).
"Je suis devenue une vraie Bruxelloise !". Elle n'a pas encore 18 ans quand elle entre à l'Université McGill de Montréal. Elle y passera trois ans. "Je voulais être lobbyiste. À l'époque, cela signifiait de travailler à Washington ou à Bruxelles". Elle défendra, dans un premier temps, les intérêts du European Business Angel Network (Eban). En 2009, elle devient administratice de BeAngels Quatre ans plus tard, il lui est demandé de reprendre les rênes du seul réseau structuré de "business angels" en Belgique francophone.
En une décennie, Claire Munck et sa (petite) équipe vont transformer BeAngels, au point d'en faire l'un des plus importants réseaux de business angels d'Europe. De 120 membres, le réseau va passer à près de 500. Les montants investis dans les start-up belges ne vont cesser d'augmenter. BeAngels va aussi étoffer sa panoplie de produits d'investissement, professionnaliser ses modes d'action, améliorer la formation de ses membres et étendre sa zone d'activité (en Flandre, mais aussi au Luxembourg, en France et en Suisse). "On peut être fier de ce qui a été réalisé", dit-elle. Mais ne comptez pas sur cette bosseuse, enthousiaste et déterminée, pour ralentir le tempo. Ce serait même plutôt le contraire… Entretien.
Les investissements en capital-risque dans les start-up belges ont fortement baissé en 2023, avec des chutes de l'ordre de 40 à 50 % par rapport à l'année précédente. BeAngels, qui regroupe près de 500 business angels en Belgique, connaît-il la même dégringolade ?
Non, nous sommes parvenus à maintenir le cap ! Ce qui, dans le contexte que vous évoquez, est un exploit. BeAngels a enregistré les mêmes chiffres qu'en 2022, avec environ 7,6 millions d'euros investis dans une cinquantaine de start-up. Environ 30 % sont des premiers investissements et 70 % des refinancements de start-up dans lesquelles nous étions déjà présents. C'est en ligne avec les chiffres de 2022 et cela montre que nos business angels ont été mis à contribution l'an dernier.
Comment expliquez-vous cette stabilité des investissements ?
Elle tient notamment au fait que BeAngels est devenu une sorte de "one-stop shop" du capital-risque en Belgique, avec une offre de produits couvrant différents stades d'investissement. Cette diversité des formules et l'ouverture de nos membres à de nombreux secteurs d'investissement nous protègent assez bien contre les aléas des marchés. Une deuxième explication est que BeAngels est devenu leader, en Belgique, pour l'accompagnement des investisseurs. Le fait de former nos membres et de les avertir, par exemple, que des start-up peuvent avoir besoin d'un refinancement quand le marché du capital-risque devient plus compliqué, comme cela a été le cas en 2022 et 2023, cela aide à les garder très mobilisés.
Pourtant, contrairement à d'autres acteurs du capital-risque, les business angels investissent leur propre argent. Dans le climat financier, économique et géopolitique qui règne depuis près de deux ans, on aurait pu s'attendre à ce qu'ils réduisent leurs investissements…
Exactement. On a connu des années incroyables en 2020 et 2021. Au printemps 2022, il y a eu un premier coup d'arrêt. Malgré cela, BeAngels était parvenu à atteindre 7,5 millions d'euros d'investissements et on a confirmé cette performance en 2023. Depuis l'été, on sent qu'une nouvelle dynamique est en train de s'installer. Il est aussi intéressant de relever qu'en 2023, environ 80 % de nos investissements ont concerné des dossiers non éligibles au "tax shelter" (cadre fiscal préférentiel prévoyant une déduction fiscale pour les personnes physiques investissant en actions ou parts sociales dans le capital de jeunes entreprises, NdlR). On a souvent entendu dire que les business angels investissaient dans des start-up en raison du tax shelter. On voit bien que ce n'est pas le cas.
Observez-vous, auprès de vos membres, une évolution dans les thématiques d'investissement ? On parle de plus en plus, depuis quelques années, d'investissements à impact sociétal et environnemental.
Le premier impact, surtout dans les moments plus difficiles, c'est avant tout d'investir dans des sociétés innovantes en phase de démarrage, avec la création d'activité et d'emplois locaux."
Oui, on voit passer pas mal de dossiers de start-up à impact. On a, par exemple, investi dans Remixt en 2023, qui est une start-up qui propose de renforcer l'inclusion et la diversité dans les entreprises. Mais le premier impact, surtout dans les moments plus difficiles, c'est avant tout d'investir dans des sociétés innovantes en phase de démarrage, avec la création d'activité et d'emplois locaux. Si on prend les dernières start-up soutenues par BeAngels, on voit que c'est très diversifié : Botronics (robotique), Satochip (fintech), Beatsurfing (musictech), etc.
Y a-t-il eu, au cours des derniers mois, des défaillances parmi les start-up du portefeuille de BeAngels ?
Quelques-unes, mais aucune grosse catastrophe. Il s'agissait, le plus souvent, de sociétés qui rencontraient des problématiques de gouvernance ou de gestion et non pas de financement. Vu qu'il y avait moins d'argent disponible sur le marché, on a surtout eu des reports de levées de fonds et la nécessité, pour les start-up, de devenir encore plus "lean" dans leur business, c'est-à-dire de rechercher la rentabilité en coupant dans les coûts. Ce qui n'est pas une mauvaise chose.
Vous avez réalisé des "exits" en 2023 (un "exit" est une cession d'actions détenues dans une entreprise, NdlR) ?
Il y en a eu six. Mais c'est aux sociétés concernées de communiquer sur le sujet. (sourire)
L'intelligence artificielle est devenue, avec le lancement de ChatGPT fin 2022, le mot magique dans le monde de la tech. Recevez-vous plus de projets liés à l'IA qu'auparavant ?
Oui, même s'il faut souvent creuser pour savoir de quoi on parle exactement et, surtout, à quel stade d'avancement ces projets se trouvent. Il y a pas mal de "AI washing", comme il y a aussi de l'"impact washing". Ce n'est pas parce qu'on accole le mot IA à une start-up que les business angels doivent abandonner leurs critères d'investissement.
Vous avez noué, l'an dernier, un partenariat avec le réseau et le fonds français Asterion Ventures. Votre intention est-elle de poursuivre cette expansion hors de Belgique en 2024 ?
BeAngels est déjà l'acteur de référence pour le capital à risque en Belgique. Il faut savoir que, pour chaque euro investi par BeAngels, les sociétés investies lèvent entre 4 et 5 euros. L'effet de levier est donc considérable. La stratégie est aussi de proposer toute la panoplie de nos outils d'investissement à d'autres écosystèmes. C'est le cas en Flandre, où on a vraiment accéléré en 2023 avec la création d'un premier groupe d'investisseurs "NextGen" à Anvers. Nous sommes aussi actifs au Luxembourg depuis deux ans, dans le nord de la France et en Suisse avec notre partenaire Verve Ventures. On est, par ailleurs, de plus en plus contactés par des groupes de copains ou des structures qui veulent travailler avec nous et accéder à notre expertise. C'est pour cela qu'on a lancé, l'an dernier, la formule de l'" investment club as-a-service". Toutes ces initiatives contribuent à ouvrir des opportunités d'investissement pour nos membres, mais aussi à accélérer le développement de sociétés en Belgique ou au Luxembourg. La priorité, aujourd'hui, est de consolider ces différents partenariats et d'amplifier notre impact sur l'écosystème entrepreneurial.
"Ce que j'attends du politique, c'est une vraie conviction et de la cohérence sur le long terme"
On répète souvent qu'il y a beaucoup d'argent en Belgique mais que trop peu de cet argent est investi en capital à risque dans l'économie réelle et les nouvelles entreprises innovantes. Les Belges restent très frileux ?
Quand on voit le montant disponible sur les comptes d'épargne (de l'ordre de 270 milliards d'euros, NdlR), la Belgique devrait en effet pouvoir se targuer d'être une des nations les plus dynamiques d'Europe dans le financement des entreprises innovantes. Et, même si certains dispositifs de soutien pourraient être améliorés, la Belgique a les moyens de devenir cette nation. Ce qui m'inquiète, c'est de voir qu'on a de plus en plus de gros fonds de capital-risque, mais que BeAngels se retrouve de plus en plus isolé pour les financements d'amorçage. En 2023, il n'était pas rare que nous soyons les seuls à mener des tours de table avec le soutien d'un invest public. On aurait besoin que les Belges financent de manière beaucoup plus massive les jeunes entreprises innovantes.
C'est un appel que vous adressez au monde politique belge ?
Avant le monde politique, on pourrait s'interroger sur le rôle joué par les acteurs intermédiaires, qui sont en contact direct avec les particuliers. Il s'agit des banques, des gestionnaires de fortunes, des comptables… Ces intermédiaires devraient pouvoir proposer, à tout le moins aux clients qui le demandent, d'investir dans l'économie réelle, locale, grâce au capital-risque. Le problème est que ce milieu des acteurs intermédiaires reste hyperconservateur en Belgique. Ils ont pourtant un rôle et une responsabilité énormes à jouer. Un de mes combats est d'ailleurs de libérer ces intermédiaires. Il faut leur demander d'être beaucoup plus volontaristes, entreprenants, en matière d'investissement dans les start-up et les sociétés innovantes. C'est indispensable.
"C'est très bien de vouloir être dans le top 10 des nations les plus innovantes et de vouloir emmener un maximum de start-up au CES de Las Vegas mais si, derrière, on complique la vie des entrepreneurs, cela ne va pas."
Avez-vous des revendications particulières en vue des prochaines élections en Belgique ?
Il serait utile, déjà, d'avoir un discours cohérent. A-t-on envie de s'inscrire dans une dynamique de financement, d'innovation et de création d'emplois ? Si oui, alors il faut agir en ce sens. On sort d'une année 2023 pendant laquelle certains responsables politiques ont menacé le dispositif du "tax shelter", qui n'est déjà pas parfait. Il y a aussi eu la fin du régime fiscal préférentiel pour les développeurs et la menace sur la taxation des RDT (revenus définitivement taxés) sur les "pricafs" privées (la pricaf privée a été instaurée en 2003 pour encourager les investissements dans les PME et, plus spécifiquement, dans les sociétés non cotées en Bourse ne pouvant, dès lors, pas aisément faire appel au marché des capitaux, NdlR). C'est très bien de vouloir être dans le top 10 des nations les plus innovantes et de vouloir emmener un maximum de start-up au CES de Las Vega mais si, derrière, on complique la vie des entrepreneurs, cela ne va pas. Donc, ce que j'attends du politique, c'est une vraie conviction et de la cohérence sur le long terme.
Vous êtes inquiète ?
Vous savez, aujourd'hui, qu'est-ce qui empêche une boîte belge de s'installer à Londres pour bénéficier d'un avantage fiscal qui est autrement plus puissant que celui proposé en Belgique ? Qu'est-ce qui empêche une société belge d'aller dans le nord de France parce qu'il y a un sénateur, Paul Midy, qui demande d'inciter les particuliers à libérer de 1 à 2 milliards d'investissements ? La réponse aux deux questions, c'est : rien du tout.
Vous redoutez des délocalisations ?
Il y a une menace réelle pour l'écosystème belge et le financement des entreprises innovantes. Il faut que le monde politique belge se remobilise en étant sérieux et cohérent. Il serait aussi bien nécessaire qu'il consulte les acteurs quand il met en place ou modifie des politiques. Le fait que BeAngels, acteur de référence du capital-risque en Belgique, ne soit pas consulté par le gouvernement fédéral sur le financement des entreprises me pose question. J'espère qu'il va y avoir un sursaut. Quand les plus belles start-up partiront à l'étranger ou qu'elles ne trouveront pas les capitaux pour se développer en Belgique, il sera trop tard pour pleurer.
