Magicien ou charlatan ? Quand le business d'un "faiseur de pluie" provoque l'une des plus importantes inondations de l'histoire de la Californie
Quand la situation est désespérée, il faut parfois un peu de magie pour changer la situation. Durant plusieurs décennies, quand les sécheresses étaient des plus sévères, les Américains faisaient appel à Charles Hatfield, un "faiseur de pluie".

- Publié le 01-07-2024 à 14h37
- Mis à jour le 15-07-2024 à 18h16

EcoStory | Les grandes arnaques
"Le conseil municipal a signé hier un contrat avec Hatfield, l'accélérateur d'humidité", rapporte le San Diego Union un jour ensoleillé de décembre 1915. L'accélérateur d'humidité, vous dites ? Une phrase pour le moins interpellante, mais il faut dire que la situation est grave dans la grande ville de Californie. En pleine sécheresse, alors que le réservoir d'eau de la ville menace de se tarir, San Diego décide de jouer son va-tout en engageant Charles Mallory Hatfield. Cet homme, un vendeur de machines à coudre reconverti en "faiseur de pluie", promet de remplir le réservoir jusqu'à son débordement d'ici décembre 1916, pour la coquette somme de 10 000 dollars. "Tous les conseillers sont en faveur du contrat, sauf Fay (un membre du conseil), qui dit que c'est une pure folie."
Faire appel à un faiseur de pluies pour résoudre cette lourde sécheresse semble une évidence pour les autorités. Il faut dire que Charles Hatfield n'est pas un inconnu dans le domaine controversé de l'ensemencement des nuages. En 1904 déjà, il fait un pari audacieux à Los Angeles, garantissant 46 centimètres de pluie entre décembre et avril. Pari tenu, il encaisse 1 000 dollars, et sa réputation prend son envol. Les journaux, friands de ce personnage pittoresque, commencent à relater ses exploits, contribuant à sa renommée jusqu'à Londres. Les météorologues, eux, grincent des dents, qualifiant ses affirmations d'absurdes. Mais l'opinion publique, séduite par l'idée d'un homme capable de dompter le ciel, fait fi des scepticismes.
San Diego, le tournant
Sa réputation présentée, revenons à San Diego. Une fois le contrat signé avec les autorités municipales, Charles Hatfield ne tarde pas à mettre en œuvre ses talents. Et cela fonctionne visiblement. Dès le début de 1916, la pluie commence à tomber doucement, puis avec une intensité croissante. Les habitants, d'abord ravis, commencent à s'inquiéter. La pluie ne s'arrête plus. Les rivières débordent, les digues cèdent, et bientôt, la situation devient catastrophique. Des glissements de terrain et des inondations emportent des maisons, causant la mort d'une vingtaine de personnes (même si le nombre varie selon les sources, entre vingt et une cinquantaine de victimes, Ndlr.).
Ce que l'on surnomme "l'inondation de Hatfield" est un désastre en termes d'image, mais aussi matériel. Les dégât sont estimés à 3,5 millions de dollars. Mais cela n'empêche pas Charles Hatfield de réclamer son salaire, estimant avoir rempli sa part du contrat. Une demande qui lui sera refusée par la ville, étant donné l'ampleur des dégâts que son invention aurait provoquée. Le conseil municipal va même plus loin en lui demander de payer les frais occasionnés par la catastrophe. Un désaccord entre les deux partis qui finira en justice, l'entrepreneur portant plainte contre la ville afin de réclamer son dû.
Le procès traîne jusqu'en 1938, pour conclure finalement que les intempéries relèvent d'une catastrophe naturelle, exonérant Hatfield de toute responsabilité mais le privant également de ses honoraires de 4 000 dollars.
Professionnel ou charlatan ?
Si cet événement a fortement entaché sa réputation dans la région, cela ne l'empêche pas de vivre de son métier jusqu'en janvier 1958, date de sa mort. À son palmarès : plus de 500 succès d'après les sources de l'époque, à des prix allant de 50 à 10 000 dollars.
La question que chacun pourrait légitimement se poser est de savoir comment Charles Hatfield réussit son coup ? Si l'on part du principe qu'il est vraiment un "faiseur de pluie", il s'agirait d'une formule purement chimique. Ses premières expériences, menées d'abord dans la cuisine de sa propre maison, impliquent un mélange de 23 produits chimiques destinés à attirer la vapeur d'eau. Hatfield prétend que son mélange ne crée pas la pluie mais attire les nuages, laissant la nature faire le reste. Utilisant de hautes tours pour libérer son mélange, il affirme que l'odeur dégagée, "semblable à celle d'une usine de fromage du Limbourg", attire les nuages de pluie.

En tout cas, malgré ses déboires, Charles Hatfield a un talent indéniable pour la mise en scène. C'est du moins ce que les chercheurs ont conclu face à cette masse de succès de l'ancien vendeur de machines à coudre. Sa capacité à prédire les précipitations, en s'appuyant sur une étude minutieuse des relevés météorologiques, et son sens du timing font de lui un maître de l'illusion. En acceptant des contrats principalement durant les mois de novembre à mars, période naturellement propice aux précipitations en Californie, il maximise ses chances de succès. Cela n'a pas empêché à l'époque les autorités et les particuliers, principalement des propriétaires agricoles, de faire confiance au célèbre "faiseur de pluie" pour résoudre les problèmes de sécheresse.