"Si on continue à faire de la médecine comme aujourd'hui, on court à la catastrophe. L'IA aidera à faire face au papy-boom"
Série d'été | L'intelligence artificielle révolutionne de nombreux domaines, dont la médecine. Néanmoins, ce n'est pas totalement sans risques. À quoi faut-il faire attention ?

- Publié le 17-08-2024 à 08h09
- Mis à jour le 02-09-2024 à 16h56

"Il faut éviter la surmédicalisation générée par l'IA, mais c'est quand même un outil formidable", lâche un médecin du CHU Saint-Pierre en retirant le plâtre d'un jeune enfant. "Typiquement, ce genre de fracture n'aurait pas été repéré par l'œil humain, mais l'IA l'a vue. Néanmoins, le plâtre n'était pas indispensable et il y a 20 ans, on n'en aurait juste pas mis", reconnaît-il. "Ça peut générer une surmédicalisation, et donc des frais supplémentaires. Mais c'est un tout petit revers de la médaille", poursuit-il.
Mais de quelle médaille parle-t-on ? Est-ce que l'intelligence artificielle a réellement révolutionné la médecine ? Ou va-t-elle le faire ? Et risque-t-elle de rendre les médecins trop dépendants de leurs outils technologiques ?
Pour Philippe Devos, médecin généraliste, directeur de l'Unessa (fédération médicale) et ancien président de l'Absym (Association Belge des Syndicats Médicaux), l'IA est un outil qui deviendra indispensable.
"Le traitement peut faire parfois plus de mal que de bien, donc il faut rester prudent. Les médecins devront être éduqués à l'IA et conserver leur esprit critique"
"En pratique, on ne peut que se réjouir que ça arrive, même au goutte-à-goutte. L'analyse d'images grâce à l'IA s'est déjà généralisée bien avant l'arrivée des intelligences artificielles basées sur le langage, comme ChatGPT", entame-t-il d'emblée.
"C'est déjà une aide révolutionnaire pour les soins non planifiés, les soins urgents, à deux heures du matin, lorsque les médecins de garde sont fatigués… Ça permet de repérer des choses que l'œil fatigué ne voit pas. Et la marge d'erreur grandit avec la fatigue. C'est un atout indéniable pour les urgences", explique-t-il.
"Alors oui, il faudra piloter tout cela. Les micro-fractures, la surmédicalisation… Un plâtre inutile peut générer d'autres soucis, comme des phlébites, des algodystrophies… Le traitement peut faire parfois plus de mal que de bien, donc il faut rester prudent. Les médecins devront être éduqués à l'IA et conserver leur esprit critique", nuance-t-il. "Ce recul permettra de faire le meilleur couple humain-machine".
"Imaginons que l'IA vous annonce que vous avez 90% de chances de mourir dans les trois mois... Je ne suis pas sûr que j'aimerais avoir l'information. Il faudra alors travailler la communication"
IA prédictive pour anticiper les risques
Au-delà des diagnostics basés sur les images où l'IA fait visiblement des miracles depuis plusieurs années déjà, les avancées futures pourraient être du côté de l'IA dite prédictive. Celle qui, sur base d'agrégations de données, permettra de prévoir, prévenir et améliorer les prises en charge et les traitements.
"L'IA prédictive permettra de prévoir les risques d'arrêt cardiaque, de décès, d'aggravation de pneumonie… Évidemment, encore une fois, il faudra prendre cela avec esprit critique et voir comment on annonce cela au malade. Imaginons que l'IA vous annonce que vous avez 90 % de chances de mourir dans les trois mois… Je ne suis pas sûr que j'aimerais avoir l'information. Il faudra alors travailler la communication", commente-t-il.
"On pourra au moins dire aux gens qu'ils auront intérêt à maigrir, à faire du sport par exemple, avec des chiffres concrets. Et ils auront intérêt à suivre les recommandations sérieusement s'ils ne veulent pas voir leur cœur déguster par exemple. Ça peut aider à une reprise en main", explique-t-il.
"Il faut éviter qu'il y ait un déficit de qualité dans la prise en charge des malades en Belgique par rapport aux pays voisins"
Malheureusement, selon Philippe Devos, le marché belge est assez petit donc les logiciels d'intelligence artificielle arrivent lentement chez nous et les machines utilisées dans les hôpitaux sont peu adaptées, pour le moment. "Il faut éviter qu'il y ait un déficit de qualité dans la prise en charge des malades en Belgique par rapport aux pays voisins" prévient-il.
Le "paradoxe" technologique
Avec le temps, les outils technologiques se sont multipliés et ont eu tendance à éloigner un peu le personnel en blouse blanche des patients, en mettant une interface entre eux. "Les médecins sont souvent derrière leurs ordinateurs, leurs scanners, etc. Ce qui peut déshumaniser la médecine", glisse Philippe Devos. Mais selon lui, l'IA permettra paradoxalement de rapprocher le praticien du patient, en lui faisant gagner du temps.
"Si on continue à faire de la médecine comme aujourd'hui, on court à la catastrophe car on n'aura pas assez de monde pour soigner toute la population"
"Les IA de retranscription de discussions, de diagnostics, de reconnaissance de prises de notes libéreront énormément de temps. Le salon spécialisé HIMSS, qui s'est tenu à Chicago en 2023, a présenté de nombreuses avancées qui seront bientôt disponibles. Pour l'imagerie, les diagnostics de cancers, et même l'amélioration de la facturation", s'exclame-t-il, enthousiaste. "Des IA arrivent même à déchiffrer les écritures illisibles des médecins !", note-t-il également, avec une pointe d'humour.
"Grâce à IA, le médecin pourra aller plus vite. Et ça ne met pas d'emplois en périls, car nous sommes de toute façon en pénurie de médecins, alors que la demande de soin va augmenter dans les 40 prochaines années. Si on continue à faire de la médecine comme aujourd'hui, on court à la catastrophe car on n'aura pas assez de monde pour soigner toute la population, qui est vieillissante. L'IA est un outil qui permettra de faire face au papy-boom et nous aidera à soigner sans tensions", affirme-t-il.
"L'IA permettra de faire face au papy-boom et nous aidera à soigner sans tensions"
Et à la question de savoir si les médecins risquent d'être trop dépendants de ces outils, jusqu'à en perdre des compétences, comme les gens perdent leur sens de l'orientation par habitude de la navigation par GPS, il rétorque : "On est toujours trop dépendants aux nouveaux outils. Que ce soit au stéthoscope inventé au 19e siècle, aux ordinateurs qui ont suivi plus récemment ou aux scanners. On introduit une dépendance à chaque nouvel outil. Ça fait partie de l'évolution, il faut se former tout en gardant les compétences de bases et l'esprit critique. Mais si on a une panne d'électricité de nos jours dans un hôpital, ça serait déjà une catastrophe. Même sans la dépendance à l'IA", affirme-t-il.
"Il faut prévoir des plans B en cas de pannes électrique ou informatique. J'ai connu les deux justement et c'est déjà extrêmement difficile de se passer des outils", poursuit-il.
"Et ce n'est pas pour tout de suite mais d'ici la fin du siècle, l'IA pensante pourrait arriver et ce sera un nouveau challenge pour l'humain. Mais il faut d'urgence former les étudiants à l'IA car ceux qui commencent leur cycle d'études maintenant sortiront dans dix ans… et d'ici là, l'IA aura fortement évolué".
Quelques freins… et un danger cyber ?
Selon Philippe Devos, l'IA permettra aussi de faire des avancées dans les traitements et les médicaments plus rapidement. Néanmoins, il avance plusieurs facteurs qui pourraient freiner l'arrivée de cet outil dans nos hôpitaux.
"Les médecins et infirmiers n'en peuvent plus des ordinateurs."
"Certains médecins sont réticents, car certains estiment qu'on perd déjà trop de temps derrière nos ordinateurs. Les médecins et infirmiers n'en peuvent plus des ordinateurs. Mais je pense sincèrement qu'ils ont tort de s'en méfier, car l'IA permettra justement d'être moins sur l'ordinateur et avoir plus de temps pour discuter avec les patients", affirme-t-il. "Mais au-delà du frein psychologique, le frein le plus important reste le coût. C'est le problème principal. Ce sont toujours des coûts élevés, difficilement "rentabilisables". Car on n'a pas de primes de l'État quand on fait moins de mauvais diagnostics. C'est donc sur des investissements sur fonds propres pour les hôpitaux… Ce qui risque de limiter le déploiement de l'IA. Malgré le lobbying des fournisseurs de logiciels, qui mettent en avant le gain de temps et d'argent que ça permet", regrette le médecin.
"Les hackers présents en Russie profitent de la situation."
"Il y a également la responsabilité juridique qui fait peur. Aucune firme ni aucun hôpital n'est prêt à assumer le risque médico-légal d'une erreur de soins de l'IA", glisse-t-il. Selon lui, les autorités devraient statuer sur cette question afin de "dérisquer" ces investissements.
Enfin, qui dit IA dit informatisation encore plus poussée. "Il faut que l'État donne les moyens aux hôpitaux en termes de cybersécurité. Car on a augmenté notre exposition aux risques ces dernières années. Et l'IA accentue cette exposition", assène le médecin. "Les multitudes de données, les dossiers médicaux… Quand on ouvre un fichier avec des données de patients (qui plus est sont confidentielles, NdlR), on ouvre une opportunité de piratage. Et l'IA peut ouvrir des multitudes de fichiers en quelques secondes", enchaîne le médecin. "On a constaté que le nombre d'attaques a fortement augmenté ces dernières années, dont de nombreuses venues de Russie depuis l'invasion de l'Ukraine, selon la police. Et issues du Kremlin ou non, je ne sais pas, mais le fait qu'il n'y ait pas d'accord d'extradition des criminels entre la Russie et l'Europe font que les hackers présents en Russie profitent de la situation. Il faut donc mieux protéger les hôpitaux", termine-t-il.
Série d'été | L'IA: opportunité ou danger ? (1/5)
L'intelligence artificille (IA) est déjà une réalité: elle est en train de s'immiscer dans tous les domaines de la société et touche déjà, de façon très concrète (et souvent sans le savoir), nos vies quotidiennes. Ce samedi, La Libre entame sa dernière série estivale en se penchant précisément sur cette IA qui est l'objet de nombreuses attentes mais qui suscite aussi de grandes craintes. Dans ce premier volet, nous nous penchons, avec quelques professionnels du secteur, sur la médecine, où les besoins seront immenses dans les décennies à venir sur fond de vieillissement de la population.
Prochain volet lundi 19 août: Comment l'IA va révolutionner notre mobilité: optimisation des déplacements, gestion du trafic, aide à la conduite, maintenance des véhicules…
