Pourquoi le modèle Cora ne tient plus la route
L'enseigne n'a pas réussi à trouver la bonne solution pour s'adapter à l'évolution des modes de consommation. 1 779 emplois menacés.

- Publié le 08-04-2025 à 17h40
- Mis à jour le 08-04-2025 à 17h55

"Nos clients croient en nous, en notre modèle", assurait voilà exactement un an Olivier Haller, CEO de Cora Belgique, à l'occasion du 55e anniversaire de la chaîne d'hypermarchés. "Le contexte économique est complexe, mais le commerce continue".
Douze mois plus tard, ce même Olivier Haller a dû se rendre à l'évidence : le modèle n'était plus tenable. "On ne pouvait pas aller plus loin dans les économies, tout en sachant que notre modèle est indissociable d'une main-d'œuvre importante car nous exerçons sur de grands espaces, avec 12 000 à 13 000 mètres carrés en moyenne", a-t-il confié après l'annonce de la fermeture des sept Cora début 2026 au plus tard et le probable licenciement collectif de 1 779 collaborateurs.

Le personnel a réagi dans le calme. "Il craignait surtout une faillite", explique Fabienne Meulemans, Secrétaire permanente Setca, présente au Cora de Woluwe (région bruxelloise). "Les perspectives financières pour 2025 et 2026 ne permettaient pas d'aller plus loin car la perte nette aurait alors frisé les 90 millions d'euros sur ces deux années. Or nous voulions éviter à tout prix un scénario catastrophe de type faillite", a justement expliqué Olivier Haller.
Une véritable institution
"Le personnel apprécie qu'il y ait de l'argent sur la table pour négocier un plan social et que la direction n'ait pas fermé la porte à un repreneur", poursuit Fabienne Meulemans. Aucune voix ne s'est élevée lors de l'Assemblée générale du personnel pour appeler à la grève. "Le personnel veut être correct à l'égard de la direction puisque la direction est correcte à son égard".
Comment en est-on arrivé là ? L'enseigne Cora a longtemps été une véritable institution, étant la destination des familles mettant le cap sur l'hypermarché afin de réaliser de grosses courses en remplissant le coffre de leur voiture à ras bord. C'était la sortie de la semaine ou du mois.
La vie a fortement évolué depuis l'heure de gloire des hypermarchés alors que les Cora ont globalement conservé le même modèle : des superficies de 12 à 13 000 mètres carrés en moyenne avec un espace food et non-food. De quoi pouvoir tout trouver sous le même toit, ce qui fut l'avantage concurrentiel du modèle durant de longues années. Aujourd'hui, tout doit aller plus vite. D'où, parfois, un sentiment de perdre son temps dans les longues allées.
Il n'en reste pas moins que le non-food représentait un tiers du chiffre d'affaires mais était en perte de vitesse. "L'électroménager fonctionnait encore très bien, même si c'était en baisse par rapport au passé".
Surtout, le consommateur s'est progressivement tourné vers la proximité alors que les Cora sont en périphérie des zones urbaines. Les familles achètent différemment et de nombreux consommateurs s'arrêtent sur le chemin du retour du travail pour acheter de quoi préparer le repas du soir. Le glissement des achats vers le dimanche a également pénalisé les Cora, qui en pâtissent dans leur chiffre d'affaires le samedi.
"On ne se bat pas à armes égales avec les supermarchés du nord de la France. La plupart des produits de consommation courante (crémerie, épicerie, boissons…) sont vendus moins cher chez eux.
Achats transfrontaliers
L'e-commerce et les achats transfrontaliers ont aussi impacté l'enseigne. "On ne se bat pas à armes égales avec les supermarchés du nord de la France. La plupart des produits de consommation courante (crémerie, épicerie, boissons…) sont vendus moins cher chez eux. Pourquoi ? C'est une question de prix d'achat. C'est donc impossible de vendre aux mêmes tarifs qu'en France. Cela a des incidences sur nos marges et nos chiffres d'affaires car nous ne souhaitons pas vendre trop cher pour conserver notre clientèle", expliquait récemment Luc Janssens, le directeur du Cora d'Hornu (région montoise). Dans sa communication, l'enseigne évoque des différences de prix de 30 à 40 % sur certains produits.
La direction n'est pas restée les bras croisés. Les Cora ont remodelé en 2024 l'espace caisses pour offrir plus de possibilités aux clients préférant le self-scanning. De quoi augmenter la fluidité aux caisses et diminuer le personnel. Cora a aussi fermé ses espaces de libre-service en charcuterie pour les remplacer par une proposition de produits sous vide, afin de réduire les coûts. L'enseigne a aussi lancé la gamme de produits yes, "au meilleur rapport qualité-prix" pour mieux correspondre à la demande des consommateurs pour des produits moins chers.
Cora conservait aussi un fort potentiel d'attractivité avec ses folders thématiques, comme les fréquentes foires italiennes ou les réputées foires aux vins. "Ces offres thématiques fonctionnaient très bien", souligne Fabienne Meulemans. C'était par contre le creux entre les différentes actions, d'où des réductions importantes pour attirer le client coûte que coûte. Fin mars, les 10 euros de réduction à l'achat de minium 100 euros pour les titulaires de la carte Cora sont soudainement passés à 20 euros avec alerte sur le site pour que tout le monde soit bien au courant. C'était encore des bons de réduction de 5 ou 8 euros si vous reveniez dans les deux semaines pour des achats respectifs de 50 ou 80 euros. Cela fait du chiffre, mais pas forcément de la marge. "Il y a moins de clients qui dépensent moins", résume Fabienne Meulemans.
Un peu d'air durant le Covid
Tout cela n'a pas suffi à Cora pour maintenir la tête hors de l'eau. Les difficultés, en tout cas, ne datent pas d'hier. La Secrétaire permanente du Setca rappelle que les problèmes financiers remontent à 2014, avec un premier plan social. Il y en aura un deuxième en 2017. Cora avait retrouvé un peu d'air durant le Covid, les clients appréciant les larges allées leur permettant de ne pas se frôler de près. Ce sera toutefois un troisième plan de restructuration en 2023.
Cora a bien tenté de trouver un repreneur, que ce soit en Belgique ou même en France, "mais personne n'a voulu nous reprendre", a encore confié Olivier Haller. Un candidat serait intéressé par l'hypermarché de La Louvière. La réflexion a aussi porté sur la transformation d'hypermarchés en supermarchés, "mais on n'a pas l'expertise".
Avec cette fin annoncée des sept hypermarchés Cora, le groupe Louis Delhaize tire sa révérence sur le marché belge après la vente des Match/Smatch et Delitraiteur au groupe Colruyt et des supérettes louis Delhaize au groupe Delhaize Le Lion.