De Gaza à l'accueil des primo-arrivants en Belgique : "Si nous avons quitté notre pays, ce n'était pas un choix. C'était une question de survie"
Palestinienne, Fayqa Hadad a créé une ASBL pour accompagner et œuvrer à une meilleure intégration dans la société belge des parents issus de la diversité. "J'aime Liège, j'aime la Belgique. On a appris à s'adapter, à s'installer, à construire une vie ici", nous explique-t-elle.

- Publié le 10-08-2025 à 11h02

Un départ pour protéger sa famille des affres de la guerre, une envie d'aider les autres et une faculté à surmonter les obstacles. Le parcours de vie de Fayqa Hadad, c'est tout cela à la fois. Aujourd'hui âgée de 55 ans, Fayqa vit depuis 2011 dans notre pays. Mais son histoire commence, en réalité, sur sa terre natale, en Palestine. Universitaire, diplômée à Gaza en sociologie, en relations publiques et mass médias, elle élève ses trois enfants (NdlR : aujourd'hui âgés de 28, 26 et 23 ans) et mène de front sa vie professionnelle. Elle accède ainsi au poste de chef de service de l'administration locale dans le domaine social, où elle dirige une quinzaine de femmes. Son mari, lui, est inspecteur des douanes. "On avait notre maison, une vie normale comme tout le monde sauf qu'il nous manquait toujours quelque chose : la paix", nous explique-t-elle.
Si le couple s'accroche, les épisodes de violences se succèdent. "Fin 2008 et début 2009, Gaza a été attaquée une nouvelle fois. C'était vraiment grave. Nous sommes restés bloqués chez nous pendant 20 jours, sans nourriture, sans eau, sans électricité, ni accès à Internet. La ville où nous vivions avait été complètement isolée — il était interdit d'en sortir ou d'y entrer. Mon mari, quant à lui, avait une vision de l'avenir : il pensait que de nombreuses guerres allaient éclater dans les années à venir. Nous avons commencé à réfléchir, mon mari et moi, à un pays qui pourrait nous accueillir pour vivre en paix avec nos trois enfants", poursuit-elle.
En tant que femme musulmane voilée, j'avais besoin de trouver un pays qui respecte ma religion et mon voile."
Et leurs regards se tournent en 2011 vers la Belgique. Le mari de Fayqa arrive le premier. Après 25 jours, il est reconnu comme réfugié politique. Un peu plus de six mois plus tard, sa femme le rejoint avec les enfants alors âgés de 13, 11 et 8 ans.
Mais pourquoi la Belgique ? "En tant que femme musulmane voilée, j'avais besoin de trouver un pays qui respecte ma religion et mon voile. J'ai fait des recherches sur Internet. J'y avais lu qu'il y avait alors des relations entre le roi des Belges et les dirigeants de certains pays arabes et le fait que la Belgique reconnaissait l'Islam comme la deuxième religion du pays depuis les années soixante. En surfant, je découvre aussi que Liège est considérée comme une ville accueillante pour ses habitants. Cela m'a intéressée. Enfin, le plus important : la Belgique est un pays en paix", nous raconte Fayqa Hadad.
Le cap est donc mis sur la Cité ardente. Mais Fayqa se demande rapidement comme être utile. L'idée lui vient de créer une ASBL pour accompagner et œuvrer à une meilleure intégration dans la société belge des parents issus de la diversité, provenant de pays non francophones. L'association NADA est lancée : elle va recevoir le soutien de l'ASBL Interra via son projet Interlab. "Quand je suis arrivée ici, j'ai été confrontée à de nombreux obstacles et cela n'a pas été facile pour nous pendant des années. J'ai toujours eu dans l'idée de créer quelque chose pour aider les primo-arrivants", ajoute-t-elle.
J'ai déjà pu aider 120 personnes venant de pays comme l'Albanie, la Roumanie, le Maroc, l'Irak, la Syrie, l'Afrique ou l'Ukraine."
Avec peu de moyens et jusqu'ici sans subsides, cette petite structure, enregistrée au Moniteur belge depuis décembre 2024, engrange des résultats encourageants. "J'ai déjà pu aider 120 personnes venant de pays comme l'Albanie, la Roumanie, le Maroc, l'Irak, la Syrie, l'Afrique ou l'Ukraine", précise Fayqa Hadad.
Concrètement, l'ASBL NADA accompagne les parents dans leurs démarches administratives mais répond aussi avec des experts à leurs questions pour résoudre les problèmes, par exemple dans le domaine scolaire ou pour évoquer l'impact psychologique pour les enfants de la migration. Des formations sont aussi proposées aux professeurs pour les sensibiliser davantage aux obstacles auxquels sont confrontés ces parents et à leurs problèmes de vie quotidienne. Un premier accompagnement qui permet ensuite à Fayqa d'orienter ces parents vers des services d'aide plus spécifiques. "J'ai commencé par faire une étude où j'ai mis en place un questionnaire pour identifier les besoins des parents. Puis j'ai eu des entretiens avec eux. Ce qui me permet de leur proposer un accompagnement convenable."
"Une sorte de médiatrice"
Fayqa Hadad, qui se définit comme "une sorte de médiatrice", opte donc pour une démarche globale. Quel regard porte-t-elle sur la société belge ? "C'est difficile à dire. Disons que cela se passe mieux maintenant… Au début, à défaut de maîtriser le français, c'était difficile d'avoir accès à certains services à Liège, aux écoles, aux centres médicaux. La vie quotidienne était difficile pour nous. Mais quand je parle aujourd'hui avec des parents confrontés à la même situation, un constat revient souvent : des efforts ont été faits et des mesures existent pour faciliter l'intégration. C'est encourageant", souligne encore Fayqa Hadad, qui estime qu'il reste encore beaucoup à faire pour "améliorer concrètement les conditions de vie des familles". Et d'enchaîner : "Un accompagnement bien pensé crée un environnement positif pour les parents comme pour les enfants. Cela les aide à trouver leur place, à s'épanouir, à construire un avenir stable et digne. C'est dans cette direction qu'il faut aller".
"Aujourd'hui, je me sens chez moi"
Fayqa Hadad pourrait-elle un jour retourner à Gaza, si une paix venait à s'y imposer ? La réponse de l'intéressée fuse : "Si nous avons quitté notre pays, ce n'était pas un choix. C'était une question de survie. La situation est d'une brutalité extrême, une guerre de génocide. Même si un accord de paix était signé, serait-il vraiment juste ? Global ? Et surtout : sera-t-il réellement appliqué sur le terrain, dans la réalité ? Ce sont des questions que beaucoup d'entre nous se posent".
Pour Fayqa Hadad, "même avec des aides massives, il faudra des décennies pour que Gaza redevienne vivable". "Avant de parler de retour, il faudrait déjà trouver où loger les près de deux millions de personnes qui vivent aujourd'hui sous des tentes ou à la rue. Et d'ici à ce que Gaza soit reconstruite, j'aurai quel âge ? On ne rajeunit pas. Plus on avance en âge, plus on a besoin de stabilité, de sécurité. À 70 ou 80 ans, on ne recommence pas une vie de zéro. On aspire à être posés, entourés", complète-t-elle.
Et de conclure par ces mots : "J'aime Liège, j'aime la Belgique. On a appris à s'adapter, à s'installer, à construire une vie ici. Aujourd'hui, je me sens chez moi. Gaza restera toujours une partie de moi. Même si je ne peux pas y vivre à nouveau, si une paix véritable est enfin réinstallée, j'aimerais y retourner pour la visiter et pour aider la société autant que je peux".
