Mehregan, garagiste iranien à Ixelles : "C'est un membre de ma famille qui a ordonné l'exécution de mon frère"

Mehregan Hasanpour est arrivé en Belgique par hasard, "suite à une erreur administrative". "Mais aujourd'hui je me sens plus belge qu'un Belge", sourit-il.

garagiste iranien , serie eco
garagiste iranien , serie eco ©cameriere ennio

Le nom de son garage, Caspienne, évoque le lieu de son enfance. C'est dans la petite ville de Laharud, au nord de l'Iran, le long de la plus grande mer intérieure au monde, qu'est né Mehregan Hasanpour. C'était il y a 62 ans. Une autre époque pour la Perse. "Notre vie était belle. Trop belle", souffle, nostalgique, Mehregan qui répare des voitures depuis plus de trente ans à Ixelles, en région bruxelloise. Ma mère était couturière et mon père entrepreneur. En fait il avait deux métiers : il construisait des villas et exportait du riz. On vivait confortablement avec mes trois frères et mes deux sœurs".

"C'était un peu comme prendre des poules au hasard dans une cage et leur couper la tête."

Mais brusquement tout change. En 1979, la révolution islamique balaie tout sur son passage. Elle bouleverse à jamais les vies de la famille Hasanpour. "Trois ans plus tard, l'un de mes frères aînés, qui était architecte, a été exécuté par le régime. À l'époque, les Gardiens de la Révolution voulaient terroriser le peuple. Ils s'en prenaient à tous ceux qui n'avaient pas de barbe, avaient des idées modernes ou étaient habillés à l'occidentale. C'était un peu comme prendre des poules au hasard dans une cage et leur couper la tête".

Les Hasanpour sont athés, mais pas engagés politiquement. "Mon frère était quelqu'un de très ordinaire, comme moi. Il ne présentait aucun danger pour le pouvoir en place. Mais un de ses amis, qui était un peu communiste, avait fait dévier sa correspondance à son adresse. Quand les mollahs ont enquêté sur cet ami, ils sont tombés sur l'adresse de mon frère et l'ont arrêté".

Oleksandr, venu d'Ukraine à Bruxelles pour suivre un Master à Solvay, a transformé un refus en opportunité

Deux mois plus tard, un assassinat d'un imam "haut placé" a lieu dans le sud de l'Iran. "Pour se venger, le régime a fait tuer 750 prisonniers, dont mon frère. Ils ne nous ont même pas rendu son corps. C'est un membre de ma famille, le cousin de mon père, alors au ministère de la justice, qui a donné l'ordre d'exécution. Il a donné la même consigne pour faire tuer ses propres fils".

"En Iran, on a une haute opinion de l'Europe, mais je trouvais que les Belges ne s'habillaient pas bien.

Mehregan a alors 19 ans. Il se rend vite compte qu'il n'a plus d'avenir en Iran. "On nous privait de toutes nos libertés essentielles. Professionnellement, tout était bouché." Après des études en sciences économiques, le jeune Iranien décide de quitter son pays. "J'avais fait mon service militaire et donc c'était plus facile pour voyager. J'ai d'abord tenté ma chance en Turquie pendant quelques années". Fan de technologie, l'ingénieur décide ensuite de se rendre dans le pays qui est à la pointe à l'époque, à savoir le Japon.

Mais le destin et "surtout une erreur administrative" feront que l'homme poursuivra sa vie dans notre plat pays plutôt que dans celui du Soleil Levant. "Mon vol pour Tokyo faisait escale à Bruxelles. Et à Zaventem, les douaniers belges m'ont arrêté en prétendant que je n'avais pas le bon Visa pour aller au Japon. Mais c'était une erreur de leur part ! Tous mes papiers étaient parfaitement en ordre".

"Je voudrais être le premier Syrien étoilé dans le monde, c'est mon rêve ultime !"

Mehregan se trouve alors coincé en Belgique, avec le statut de réfugié politique. "On m'a envoyé au Petit Château à Bruxelles. Tout me paraissait étrange, triste et gris. J'étais un peu déçu des gens aussi. En Iran, on a une haute opinion de l'Europe, mais je trouvais que les Belges ne s'habillaient pas bien. Dans mon pays d'origine, c'est un défilé de mode tout le temps, même quand on va chercher du pain".

J'ai recopié 27 fois le dictionnaire Larousse. Cela m'a pris deux ans. J'ai même appris le subjonctif imparfait : "Il faut que je regardasse"

Le futur garagiste part ensuite à Trooz, en région liégeoise. "Je louais une maison pour 3 000 francs belges de l'époque, soit 75 euros actuellement. Je me suis dit que je devais rapidement apprendre le français pour m'intégrer. J'ai recopié 27 fois le dictionnaire Larousse. Cela m'a pris deux ans. J'ai même appris le subjonctif imparfait : "Il faut que je regardasse". Mais après on m'a dit que cela ne servait à rien".

De Trooz, Mehregan passe à Herstal où il étudie la mécanique. "Cela a toujours été mon hobby". Un hobby dont il veut faire son métier. Il postule comme mécanicien à la Sabena – sans succès, avant de reprendre, en 1992, un garage, "rempli de brol", au cœur d'Ixelles. "J'ai tout transformé. Cela me permettait de faire de la mécanique la semaine, tout en me consacrant à mes inventions, notamment une voiture solaire ou un dispositif contre l'aquaplaning des avions, le week-end".

"Je considère la religion comme une barrière vers les autres. Or moi je n'en ai pas, comme 95 % des Iraniens en exil, et c'est un avantage".

L'arrivée dans la capitale ne se fait pas sans douleur. "J'avais été littéralement adopté en région liégeoise, où j'ai eu un accueil incroyable. J'allais manger chez le bourgmestre de Trooz. Beaucoup de gens ont pleuré quand je suis parti, comme si j'allais sur Mars. Il n'y a que cent kilomètres de différence entre les deux villes, pourtant ce sont deux mondes différents".

Mais Mehregan se fait rapidement connaître dans son nouveau quartier bruxellois. "Je considère la religion comme une barrière vers les autres. Or moi je n'en ai pas, comme 95 % des Iraniens en exil, et c'est un avantage. On a subi un examen très dur là-bas. On connaît les dégâts du radicalisme religieux."

Dans son quartier très multiculturel, Mehregan, papa d'un informaticien de 21 ans, se sent "parfois seul" quand il défend Israël dans sa guerre à Gaza. "Je sais que cela choque certains et j'essaie de doser mes propos. On me prend d'ailleurs souvent pour un Juif", sourit-il. Il y a un lien culturel fort entre Iraniens et Israéliens. Vous savez en Iran, on voit un peu l'histoire différemment qu'en Occident. C'est bien de pouvoir avoir différents points de vue."

Quand l'ambassadeur de Syrie a appris que j'avais aussi celui d'Israël comme client, il n'a plus voulu venir chez moi".

La géopolitique s'invite souvent dans le garage de Mehregan. "Quand l'ambassadeur de Syrie a appris que j'avais aussi celui d'Israël comme client, il n'a plus voulu venir chez moi".

La situation évolue très vite et cela ne m'étonnerait pas que dans les prochains mois, on ait de très bonnes nouvelles en provenance de Téhéran."

Le garagiste reste attentif à la situation de son pays d'origine. Avec son épouse, également iranienne, il participe à toutes les grandes manifestations contre le régime des Mollahs en Europe. "J'ai mes sœurs, qui vivent en Iran, au téléphone tous les jours. La réalité des habitants est très différente de ce que les médias occidentaux relatent. Le régime a été considérablement affaibli par les frappes d'Israël. La situation évolue très vite et cela ne m'étonnerait pas que dans les prochains mois, on ait de très bonnes nouvelles en provenance de Téhéran."

Mais quoi qu'il arrive, Mehregan restera en Belgique. "C'est mon pays maintenant et j'y suis très bien. Souvent je me sens plus belge qu'un Belge", sourit-il.

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