Aaron Swartz, le surdoué poussé au suicide par les autorités américaines
Eco$tory | Le génie du web et militant Aaron Swartz a lutté pour la liberté du savoir. Il en a payé le prix en perdant la vie.

- Publié le 23-09-2025 à 14h20
- Mis à jour le 25-09-2025 à 16h12

Aaron Swartz, c'est un gosse qui a révolutionné le Web et l'accès à la connaissance après avoir défié les autorités américaines. Une défiance qui lui coûtera très cher.
Pourtant, son nom est quasiment inconnu du grand public. Injustement.
Ce surdoué du numérique, né en 1986, lisait déjà à trois ans et codait à sept. Il tenait des conférences devant des pontes de la tech avant même d'être suffisamment haut sur pattes pour atteindre le micro d'un pupitre. Et si son auditoire n'était pas à sa hauteur (intellectuelle), il n'hésitait pas à ajouter une pointe de mépris. Si bien, qu'après sa mort, son frère Noah reconnaîtra qu'il pouvait être un twerp (personne agaçante), comme on peut le découvrir dans le documentaire The Internet's Own Boy, diffusé en 2014.
Un ado ultra-productif
Aaron n'est pas devenu un as de l'informatique par hasard. Aîné d'une fratrie de trois garçons ( curieux, parfois turbulents, comme en témoignent les vidéos familiales), il grandit dans un foyer où la technologie est omniprésente. Sa mère, Susan, femme au foyer, assure l'essentiel de l'éducation tandis que son père, Robert, fonde et dirige une entreprise de logiciels. Un environnement qui ouvre très tôt au "petit" aîné qu'est Aaron une porte d'entrée privilégiée vers l'univers de l'informatique.
Jeune garçon, il imagine un Internet conçu comme un bien commun : à quatorzeans, il contribue au "flux RSS" – un acronyme obscur qui veut pourtant dire Really Simple Syndication -, un outil web qui résume et rend accessible les données de sites web et leurs mises à jour.

À quinze ans, il participe au développement de l'association Creative Commons, qui vise à libérer la production de contenu du carcan des "droits intellectuels".
À dix-neuf ans, en 2005, il contribue à la formation du réseau social Reddit, qu'il quitte rapidement, refusant l'argent facile pour défendre un réseau libre et éthique, comme le rappelle la chaîne Youtube Le Point Genius, qui lui consacrait une vidéo récemment.
En 2011, il cocrée DeadDrop (renommé SecureDrop après sa mort), plateforme sécurisée et cryptée destinée aux lanceurs d'alerte afin de diffuser des informations aux journalistes en toute sécurité. Rien que ça.
L'ambition de Swartz dépasse largement le cadre technique : il ne se contente pas d'innover; il revendique une justice sociale et une égalité réelle dans l'accès à l'information. À l'époque où Tim Berners-Lee, considéré comme le père du World Wide Web (aux côtés du Belge Robert Cailliau, mis à l'honneur dans Alexandria, les pionniers oubliés du Web, de Quentin Jardon), défend encore l'idée d'un Web ouvert, Swartz s'emploie à transformer ce rêve d'une circulation universelle du savoir en réalité tangible.
Obsédé par le fait de faire quelque chose de grand : ouvrir les portes
Pour Swartz, Internet n'est pas qu'un outil, c'est une infrastructure publique. En 2008, il publie le Guerilla Open Access Manifesto, appelant à l'action directe pour libérer les articles scientifiques. Un texte qui inspirera des milliers d'activistes.
Pour Aaron Swartz, cette privatisation du savoir, pourtant financé par l'argent des citoyens, est tout bonnement un scandale.
Il faut savoir que dans les années 2000, les grands éditeurs (Elsevier, Springer Nature, Wiley…) imposent des abonnements universitaires à plusieurs millions de dollars tout en dégageant des marges très importantes. Des marges faites sur le dos de la recherche universitaire, majoritairement financée par les États; donc, par l'argent public. Un comble.
Pour Swartz, cette privatisation du savoir, pourtant financé par l'argent des citoyens, est tout bonnement un scandale.
L'opération JSTOR : l'acte qui déclenche l'orage
Entre 2010 et 2011, il télécharge massivement des articles sur JSTOR, la bibliothèque digitale payante de référence pour les universités, depuis le MIT pour dénoncer l'absurdité du paywall académique. Pourquoi le MIT ? Car l'université donne accès à ces articles depuis son campus, là où les "externes" doivent donc payer.
"C'est comme essayer de mettre en prison quelqu'un qui aurait parcouru rapidement trop de livres dans une bibliothèque."
Utilisant le pseudonyme Gary Host (G. host, soit "fantôme"), il télécharge des millions d'articles, dans le but probable de les diffuser gratuitement (ce qu'il ne fera pas). Et, comme un acte manqué, il laisse l'arme du crime, son PC, dans le local technique des serveurs, qui finira par être repéré. Il est donc facilement retrouvé et poursuivi.
JSTOR, potentiellement gêné, récupère ses fichiers et renonce aux poursuites entamées au civil.

Mais le gouvernement fédéral, sous l'impulsion des procureurs Carmen Ortiz et Stephen Heymann, prend le relais au pénal. Et une question d'honneur mêlée à de la peur semble s'emparer de l'affaire, qui aurait pourtant pu en rester là. Le FBI est aussi sur le coup.
-> Le dossier déclassifié du FBI disponible ici.

Swartz est alors inculpé en vertu du Computer Fraud and Abuse Act et risque jusqu'à 35 ans de prison et 1 million de dollars d'amende. Il est arrêté le 14 juillet 2011, libéré sous caution de 100 000 dollars et mis sous surveillance.
"C'est comme essayer de mettre en prison quelqu'un qui aurait parcouru rapidement trop de livres dans une bibliothèque", a déclaré à ce propos le directeur de l'association Demand Progress, David Segar, relayé par l'AFP en 2013.
Le MIT, en collaborant avec l'enquête, se voit sévèrement critiqué sur de nombreux forums, et même par le père d'Aaron dans le Sunday Times, pour le manque de courage de l'université face à la criminalisation de l'activisme. Un manque de courage incarné par sa "position de neutralité", étayée par la suite.
Une cible dans le dos
À la même période, Aaron Swartz joue un rôle déterminant dans l'échec du projet de loi SOPA (Stop Online Piracy Act), qui menaçait l'Internet libre en mêlant piratage, téléchargements illégaux et accès gratuit à la connaissance dans le même sac. Comme si l'outil de téléchargement illégal eMule était comparable à l'encyclopédie libre Wikipedia, en quelque sorte.
L'échec du projet de loi en 2012 renforce l'aura d'Aaron Swartz mais aussi sa visibilité auprès des lobbys et de l'appareil judiciaire. Il est une cible.
La fin tragique
Alors que le monde universitaire avait clairement misé sur le laisser-faire, le combat d'Aaron Swartz face aux autorités se poursuit. Et l'use. Sa famille s'inquiète de ses phases dépressives. Sa petite amie également.
Deux ans de poursuites judiciaires s'enchaînent sans que la lumière au bout du tunnel ne semble arriver.
Et pendant l'hiver 2013, le 11 janvier, peu avant la deuxième investiture de Barack Obama, Aaron décide de mettre fin à ses jours. Il se pend dans son appartement à Brooklyn. Il a 26 ans.
Après son décès, JSTOR rend des millions d'articles accessibles gratuitement et l'Union européenne impose des plans Open Science aux bénéficiaires de fonds publics. En 2025, près de la moitié des articles scientifiques mondiaux sont en libre accès. Un bienfait pour l'humanité. Aaron Swartz a perdu sa bataille face aux autorités américaines mais a gagné (en partie) la guerre du savoir libre.
Alexandra Elbakyan, l'autre "guerrière" du savoir
En parallèle du combat d'Aaron Swartz, la chercheuse kazakhe Alexandra Elbakyan fonde en 2011 la plateforme Sci-Hub, peu après des études en Allemagne et juste avant un stage aux États-Unis. Là où Swartz avait frappé un grand coup ponctuel, Elbakyan engage une bataille sur le long terme : sa plateforme permet le téléchargement gratuit d'articles scientifiques en contournant les éditeurs qui verrouillent l'accès à la connaissance. Son credo ? L'humanité progresse mieux lorsque l'information circule librement, sans devoir payer des dizaines de dollars pour chaque article.

Elle s'installera par la suite en Russie, à l'abri des poursuites.
Elsevier l'attaquera néanmoins en 2015 et exigera quinze millions de dollars de dommages et intérêts. La justice donnera raison à cette demande mais Elbakyan, sans être extradée, ne paiera jamais cette somme. Elle en paiera le prix en étant depuis persona non grata aux États-Unis.
En 2016, le magazine Nature la place parmi les dix personnes les plus influentes du monde.