Marché des forêts: "Les changements climatiques et le Covid ont fait apparaître une autre clientèle"
Libre Immo | Le dossier. Aux côtés des propriétaires qui visent la production, apparaissent des amateurs de forêts pour leur agrément.

- Publié le 10-02-2024 à 16h09

Alors que le marché résidentiel s'est fortement refroidi, avec moins de demandes, un gros recul du nombre de transactions et un arrêt de la hausse des prix des biens, celui du foncier rural, et plus particulièrement encore celui des forêts, continue à être galvanisé par les velléités d'échappées vertes qui se sont manifestées avec le Covid.
Certes, ce segment immobilier est et reste de niche. S'il ne s'est pas popularisé, il suscite néanmoins un intérêt de plus en plus répandu. Explications de deux experts : Yves Lange, directeur du Comptoir foncier, spécialisé en foncier rural, et Nicolas Henryot, expert forestier et secrétaire général de la Fédération des experts forestiers.

1. Un marché étroit, avec peu d'offres…
Depuis 25 ans qu'il pratique le marché des forêts, Yves Lange a toujours senti une forme d'émulation. "De tout temps, il était assez facile de trouver des acquéreurs. Aujourd'hui ne fait pas exception à la règle. À condition de ne pas exagérer dans les prix." C'est davantage l'offre qui pose problème. "Elle émane de trois sources, poursuit le courtier. Il y a d'une part les forêts qui sont incorporées dans des lots de terres de culture. Ce n'est pas inconcevable mais c'est rare. Il y a celles qui font partie de grandes propriétés comprenant des terres et du bâti, qui sont encore plus rares. Car il y a toujours quelqu'un qui ne veut pas démembrer l'ensemble. Au final, les forêts qu'on trouve sur le marché y sont, en général, pour sortir d'indivision. Vendues par des héritiers qui n'ont pas la même passion pour le patrimoine forestier que le testateur, voire par le testateur en question qui anticipe ce désintérêt. C'est peut-être dans ce cas-là que les prix demandés sont parfois surestimés."
2. …avec un plus large panel d'acquéreurs
Ces dernières années, la clientèle des forêts s'est fameusement élargie. "L'immobilier forestier évolue en parallèle aux attentes sociétales, indique Nicolas Henryot. Il y a vingt ans, quand j'ai commencé ma carrière, un propriétaire était quelqu'un qui avait hérité de sa forêt et qui restait à l'affût de toute offre pour continuer à l'agrandir ou un agriculteur qui avait quelques parcelles de bois. L'un et l'autre suivaient des objectifs de sylviculture. Les changements climatiques, d'une part; le Covid, de l'autre, suscitant, dans la société, des besoins de se renaturaliser, ont fait apparaître une autre clientèle. Qui ont vu, dans la forêt, qui des espaces de loisir verdissants et de détente, qui des espaces à protéger, qui une diversification."

Aux grandes familles et aux agriculteurs, se sont, au fur et à mesure, ajoutés des investisseurs désireux de diversifier leur patrimoine, des entreprises adeptes de green washing, des petits épargnants en quête de valeur refuge, des amoureux de la forêt, des défenseurs et protecteurs de l'environnement regroupés ou non en ASBL. "Sans oublier les voisins, pour agrandir leur propriété, sourit Yves Lange. Du moins pour les petites forêts de moins de trois ou quatre hectares dans un souci de remembrement. D'ailleurs, quand on a ce genre de forêt en portefeuille, on contacte avant tout les voisins."
3. Le type de forêt le plus demandé
On pourrait croire qu'on touche, ici, à un angle plus subjectif, chacun risquant de tirer la couverture à lui. "Ce qui n'est pas tout à fait vrai, reprend Yves Lange. Le public a changé. Aux côtés des propriétaires qui visent la production de bois d'œuvre, il y a de plus en plus d'amateurs de forêts pour leur agrément. Ceux-là vont opter pour des régions moins sombres, plus vallonnées, peut-être plus proches de Bruxelles, de Liège ou de Namur, tel le Condroz qui pointe dans le haut de la liste. Pour des forêts bordées de chemins, proches de petites routes de campagne. Et pour des feuillus plus que pour des résineux aux longs fûts." Et ce n'est pas parce que le Comptoir foncier qu'il dirige avait précisément rentré un lot de quatre forêts à Ciney qu'il dit cela… "Cela fait bien longtemps que le Condroz est attractif, pour les forêts comme pour les secondes résidences. Et ce type d'offre - quatre beaux bois, le plus petit de 0,4 hectare, le plus grand de 12,7 hectares - était exceptionnel sur Ciney et rare dans la région." Les lots, proposés à une moyenne de 22 000 euros l'hectare, sont partis très vite.

4. Des défis nouveaux en termes de gestion
Sans entrer dans le détail, on peut évoquer l'impact de la conjonction entre changements climatiques et diversification du panel de propriétaires sur le visage à venir des forêts et leur gestion. "Plus particulièrement encore en Belgique où les milieux naturels sont complexes et variés, avec du schiste en Famenne, du calcaire dans la région Calestienne, du grès et des sols acides en Ardenne, voire même des tourbières dans les Fagnes…, confirme Nicolas Henryot. Les sécheresses, les dépérissements, les maladies, tout autant que les attentes des nouveaux propriétaires sont de vrais défis à intégrer aux caractéristiques de l'environnement wallon. Celui-ci verra alors peut-être les forêts perdurer dans une autre configuration, le chêne et les épicéas remplacés en partie par des essences moins indigènes…" Des défis qu'il juge "très intéressants" pour le gestionnaire qu'il est, "car très techniques."