"C'est parfois plus abordable d'acheter des produits qui viennent de loin plutôt que leur alternative locale"
Est-ce le consommateur qui impose ses choix à l'industrie ou l'inverse ?
- Publié le 13-05-2022 à 14h42
- Mis à jour le 14-05-2022 à 08h10

Libre Eco week-end | Le dossier
Certains produits proposés toute l'année dans les rayons des supermarchés viennent parfois de très loin. Alexandra Balikdjian, professeur de psychologie économique à l'ULB, relativise la responsabilité du consommateur face au choix qu'il pose dans la grande distribution.
Est-ce le consommateur qui impose ses choix à l'industrie ou l'inverse ?
C'est un peu l'histoire de l'œuf et la poule. Tant que le consommateur ne "boycotte" pas les produits écologiquement aberrants, ceux-ci se retrouveront dans les supermarchés. Et, en même temps, tant que la grande distribution propose ces produits, certains consommateurs ne vont même pas se questionner sur leur présence.
Si on retrouve des fraises en plein hiver dans les rayons, c'est que le consommateur le veut ?
Si les fraises sont disponibles à Noël, certains vont les acheter pour décorer leur table ou les proposer pour le dessert sans forcément se demander si elles sont de saison. En plus, il faut également prendre en compte les achats culturellement admis. Le homard pour les fêtes, par exemple, cela semble normal en Belgique alors que ce n'est pas du tout la pleine saison. La distribution prend en compte les différents types de consommateurs, certains sont sensibles à l'écologie, d'autres font la chasse aux promos et d'autres encore sont plutôt sur des achats impulsifs.
Il y a aussi la réalité économique des consommateurs…
Bien sûr, et c'est très important d'en tenir compte. Le consommateur pose un acte militant en choisissant d'aller dans certaines enseignes ou d'acheter certains produits mais il y a aussi la réalité économique des familles qui cherchent juste à pouvoir nourrir tout le monde. Les produits aberrants ne sont pas forcément les plus chers. Il n'y a pas de lien entre les deux et c'est même parfois plus abordable d'acheter des produits qui viennent de loin plutôt que leur alternative locale. C'est quelque chose dont il faut tenir compte et qui pose question.
Les supermarchés pourraient-ils être "punis" par le consommateur s'ils ne proposaient pas certains produits toute l'année ?
Il y a certains produits qui sont attendus dans les rayonnages. Les tomates, par exemple, sont consommées de manière régulière. Si on ne les trouve pas en hiver, les consommateurs vont les chercher et potentiellement aller voir ailleurs pour les trouver.
De plus en plus de supermarchés mettent en avant les producteurs locaux. N'est-ce pas contradictoire avec le fait de proposer certains produits ?
Non, encore une fois les supermarchés s'adressent à différents types de clients. Il ne faut pas oublier non plus la schizophrénie du consommateur qui va faire attention à l'origine de certains produits et ne pas du tout la prendre en compte pour d'autres car il a juste envie de se faire plaisir.
L'Ecoscore qui permet de connaître l'empreinte environnementale d'un produit peut-il influencer le consommateur ?
Pour le consommateur, c'est une information de plus sur le produit qui en contient déjà beaucoup. Il est un peu noyé par toutes les informations qu'on lui donne. Certains consommateurs en tiennent compte parce qu'ils sont déjà sensibilisés à la question. Le nutriscore, par exemple, est mis en place depuis déjà quelques années, et il commence seulement à être pris en compte par le consommateur.
Le consommateur a-t-il changé de comportement avec la crise sanitaire ?
Pendant le confinement strict, il y a eu un essor de la consommation locale et des paniers bio. Les gens ne voulaient pas aller faire la file dans les supermarchés. Et il y avait aussi l'importance d'une bonne alimentation pour la santé. Il fallait faire attention à ce qu'on mangeait. Pourtant, aujourd'hui, certaines enseignes locales ne connaissent plus cet engouement car les gens ne prennent pas forcément le temps.
L'alimentaire est-il plus dépendant du choix des consommateurs que d'autres secteurs ?
Le consommateur a plus de latitude de décision dans le secteur de l'alimentaire. On va être moins regardant dans d'autres secteurs parce qu'on a l'impression qu'on n'a pas le choix ou qu'on n'a pas les informations. Si on parle du secteur du bois, par exemple, lorsqu'on refait sa terrasse, se demander si le bois est belge et traité de façon écologique, c'est une considération que peu de gens peuvent se permettre.