Pierre-Alexandre Billiet (Gondola) : "Si on continue comme cela, on aura un vrai souci"
L'Invité Eco | L'escalade des tensions commerciales entre USA et Europe est-elle inquiétante pour l'industrie alimentaire belge ? Et pour la grande distribution ? Pour Pierre-Alexandre Billiet, CEO de Gondola, le boycott est une arme qui peut s'avérer à double tranchant.

- Publié le 24-03-2025 à 09h27
- Mis à jour le 24-03-2025 à 11h42

Dans les guerres commerciales, il y a rarement des gagnants. Celle qui oppose aujourd'hui l'Europe aux États-Unis n'échappe pas à la règle, attisant les craintes d'une escalade malgré la main tendue de la Commission européenne, qui a acté, le 20 mars, un report des taxes visant les États-Unis de Donald Trump. Une inquiétude d'autant plus vive que l'industrie alimentaire belge exporte chaque année près d'un milliard d'euros vers le marché américain. Pierre-Alexandre Billiet, CEO de Gondola, spécialiste de la grande distribution, décrypte les enjeux pour La Libre. Passé brièvement par le prestigieux MIT avant d'obtenir un MBA à Solvay, cet expert du secteur – qui fêtera ses 47 ans cette année – est à la tête de Gondola depuis 17 ans. Entretien.
La guerre commerciale avec les États-Unis va-t-elle pénaliser l'industrie alimentaire belge ?
C'est compliqué de chiffrer cela mais tant aux États-Unis qu'en Belgique, la consommation privée pèse beaucoup sur l'économie. Et elle sera indirectement touchée.
"C'est une guerre politique car la plupart des produits alimentaires américains ne sont pas importés"
Vous craignez des effets délétères indirects sur la grande distribution ?
Pour certains produits, oui, comme le bourbon. Mais c'est plutôt une guerre politique car la plupart des produits alimentaires américains ne sont pas importés mais sont produits ici en Europe (comme le Coca-Cola, etc., NdlR).
Le boycott annoncé par certains se fait-il sentir ?
Le boycott est un peu plus présent au Canada qu'ici. On voit des applications développées pour savoir si un produit est américain ou non, par exemple. Chez nous, ça vivote. Mais une leçon tirée de la crise Covid est que le consommateur adapte vite ses modes de consommation. Quoi qu'il en soit, les premiers touchés, chez nous, seront les entreprises. Coca-Cola, c'est près de 2 000 employés en Belgique, par exemple.
Les supermarchés craignent-ils ce boycott ? Cela peut-il peser sur les recettes ?
Ils n'ont pas spécialement peur, non…
La grande distribution est en mutation, on voit que les groupes se consolident, avec des géants qui en rachètent d'autres…
Oui, nous sommes dans un deuxième cycle de consolidation. "Size matters" ("La taille compte", NdlR).
Après la crise chez Delhaize et la franchisation forcée, quelle sera la prochaine étape, selon vous ?
Il reste un seul distributeur belge, Colruyt, et la prochaine phase de consolidation sera européenne… Il y a une nécessité d'augmenter les masses critiques, car la marge est limitée. Pour négocier, il faut être gros.
Les grands groupes européens n'ont-ils pas réussi à pénétrer le marché américain, en fait à part Delhaize avec "Food Lion" ?
Oui, le groupe Ahold-Delhaize a réussi à développer le marché américain avec succès et tire 60 % de ses revenus des États-Unis. Et cela permet une complémentarité et une stabilité économique.
Pourquoi un groupe comme Carrefour n'y est-il pas arrivé ?
Carrefour a eu l'ambition de se développer plutôt dans les pays latins…
Le prix reste-t-il le principal argument des distributeurs ?
Ça reste important et le problème est que c'est la qualité qui devient le paramètre d'ajustement. On a connu le "shrinkflation" (les quantités qui diminuent, pour un même prix, NdlR), et on a désormais la "skimpflation", le fait de réduire la qualité des ingrédients. Lors de la première phase d'une crise, il y a beaucoup de tensions sur le prix, mais lorsqu'on arrive au prix le plus bas avec les marges les plus basses, la chaîne commence à réduire la qualité. Puis, en troisième phase de crise, il y a parfois des produits qui ne sont tout simplement plus disponibles. Que ce soit à cause d'une crise économique, géopolitique ou climatique qui perturbe les approvisionnements. D'où l'intérêt, pour les pays, de conserver une certaine autonomie alimentaire, d'ailleurs. Le Royaume-Uni est en avance là-dessus, par exemple.
Pourquoi cela ?
Car avec le Brexit, ils ont dû repenser en partie leur approvisionnement et leur chaîne alimentaire. Cela leur a permis de se poser certaines questions que l'on ne s'est pas encore posées ici, car on n'a pas eu cette nécessité.
La Belgique peut-elle être réellement souveraine et autonome d'un point de vue alimentaire ?
Il n'y a pas de réelle étude pour dresser le bilan. Mais c'est une question plutôt européenne. La Belgique est une économie portée sur l'extérieur… Il faut produire local pour la population locale mais les agriculteurs belges ne nourrissent pas que la population belge, ils vendent à l'international.
La grande distribution est très fébrile à l'idée de travailler avec des produits liés à l'accord du Mercosur, étant donné la sensibilité des agriculteurs locaux
L'accord UE-Mercosur a-t-il changé quelque chose pour la grande distribution ?
La grande distribution est très fébrile à l'idée de travailler avec des produits liés à l'accord du Mercosur, étant donné la sensibilité des agriculteurs locaux. Aucun distributeur ne se permet d'avoir majoritairement de la viande d'Amérique du Sud à prix cassé pour le moment. Mais on risque de trouver ces types de produits dans des secteurs déjà en difficulté, comme l'Horeca. Surtout quand l'origine des produits n'est pas mentionnée, comme dans les restaurants. On ne sert pas les plats avec les emballages…
Donc on ne verra pas un déluge de produits sud-américains…
Non, je pense qu'on ne trouvera pas de viande d'Argentine ou autres en grande quantité dans nos supermarchés, car cela risque de déchaîner les agriculteurs belges. Et il faut savoir que les consommateurs n'ont jamais aussi peu dépensé depuis 1840 pour leur alimentation. Il y a un souci, un paradoxe : les prix sont trop élevés pour les consommateurs et trop bas pour les entreprises…
Le "bio" a permis aux supermarchés de gonfler leurs recettes par le passé. C'est toujours le cas ?
Plus du tout. La grande distribution est douée pour les promotions mais la création de valeur n'est pas sa force, car les clients se détournent des enseignes. Le bio a été une poche de création de valeur, avec une belle croissance pendant le Covid. Mais le bio redevient une affaire de niche car considéré comme trop cher. Actuellement, la majeure partie des gens recherchent le bon marché. Donc les supermarchés ont réduit les tarifs sur le bio pour le rendre plus accessible, ce qui fait que les marges sont sous pression. Mais le bio a perdu du terrain, on le voit dans les chiffres.
"On est un peu dans ce cynisme de la consommation"
Les chaînes bio comme Bioplanet sont-elles rentables pour des groupes comme Colruyt ? Est-ce une stratégie payante ?
Cela n'a jamais été bingo, ce n'est pas le plus rentable pour Colruyt. Sur le long terme, le bio et le local ont du sens, car c'est plus durable. L'agriculture conventionnelle provoque un appauvrissement des sols, par exemple, et on en ressent de plus en plus les effets. Donc il va falloir évoluer, pas uniquement pour protéger l'environnement, mais aussi pour protéger les rendements et la rentabilité… Mais sur le court terme, le business reste compliqué.
Surtout avec la concurrence des Barn, Farm et autres… Le positionnement est délicat en termes d'image…
Oui, ils se positionnent très difficilement. Mais c'est difficile pour toutes les enseignes.
"Le pouvoir d'achat a augmenté mais les frais liés au logement et aux commodités ont explosé. Donc l'argent disponible a diminué."
Est-ce un modèle qui fonctionne uniquement dans les grandes villes, comme Bruxelles ?
C'est vrai que les habitants de zones urbaines sont davantage prêts à payer pour des produits locaux et bio. Mais en milieu rural, on a tout de même vu des ventes directes à la ferme se développer, par exemple. Et on observe que le consommateur wallon est plus sensible à la question de durabilité que le consommateur flamand.
Vous dites que les gens dépensent moins et que les prix sont sous pression, pourtant le sac de courses semble toujours plus cher.
Oui, c'est vrai. Mais il y a le pouvoir d'achat et le revenu net disponible. Le pouvoir d'achat a augmenté mais les frais liés au logement et aux commodités ont explosé. Donc l'argent disponible (pour les courses, NdlR) a diminué. Et l'alimentation est devenue la variable d'adaptation. C'est un réel problème. Alors que la distribution inonde le public de promotions depuis des décennies, le consommateur a l'impression que l'alimentation ne doit pas coûter cher. Comme disait Oscar Wilde, "l'homme cynique est celui qui connaît le prix de tout et la valeur de rien". On est un peu dans ce cynisme de la consommation. La grande distribution a éduqué la population pendant 30 ans à coups de ristournes à tous les coins et les gens ne connaissent plus la valeur réelle des produits alimentaires. Les distributeurs en ont la responsabilité. Et les politiques aussi, car si on continue comme cela, on aura un vrai souci : cela peut avoir un impact sur la santé publique, car le fait de consacrer moins d'argent à l'alimentation fait opter pour des produits de moins bonne qualité.
Les distributeurs se sont-ils piégés eux-mêmes dans cette spirale des promotions et des pressions sur les marges ?
Oui, c'est une erreur du système. Mais il y a une prise de conscience des acteurs économiques, dont les patrons de la grande distribution, en Belgique.
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