Pourquoi Xi Jinping a-t-il snobé le G20 en Inde, gâchant la grande fête du Premier ministre Narendra Modi?
C'est la première fois qu'un président chinois manque la réunion annuelle des économies les plus développées. En cause, les tensions sino-indiennes, mais d'autres raisons ont dicté l'attitude de Pékin.

- Publié le 08-09-2023 à 16h50
- Mis à jour le 08-09-2023 à 18h28

Du sommet du G20 qui se tient ces samedi et dimanche à New Delhi, on retiendra surtout l'absence de Xi Jinping. Et c'est sans doute l'objectif poursuivi par le numéro un chinois. Le président de la République populaire de Chine (qui est aussi le secrétaire général du tout-puissant Parti communiste chinois) n'avait jamais manqué jusqu'ici une réunion annuelle du Groupe des Vingt depuis que les dix-neuf pays aux économies les plus développées et l'Union européenne avaient pris, à Washington, en 2008, l'habitude de se rencontrer au niveau des chefs d'État et de gouvernement. Aussi l'analyse des raisons qui ont poussé Xi Jinping à bouder le rendez-vous de New Delhi, éclipse-t-elle largement les autres réflexions inspirées par cet événement politique, mais aussi médiatique.
Snober Narendra Modi
Le motif le plus évident – et celui que privilégient volontiers les commentateurs en Inde – est la volonté de snober le Premier ministre indien, Narendra Modi. Nations de plus d'un milliard d'habitants chacune, fières l'une et l'autre de leur civilisation millénaire, la Chine et l'Inde se disputent le statut de grande puissance régionale en Asie. Quand bien même la seconde n'arrive toujours pas à la cheville de la première en termes de performances économiques (des infrastructures au commerce extérieur), la concurrence est vive entre les deux. Se greffe sur cette rivalité le legs de l'Histoire avec un contentieux territorial dans l'Himalaya qui débouche encore et toujours sur des affrontements meurtriers.
La coopération sino-indienne qui avait fini par se développer à la fin des années 1980, après trois décennies de guerre larvée, a, qui plus est, du plomb dans l'aile. L'Inde, qui n'a jamais cessé de considérer la Chine comme une menace, s'est spectaculairement rapprochée de l'Occident et des États-Unis en particulier (Modi a été reçu avec faste à Washington en juin), tandis que Pékin resserrait ses liens avec Moscou sur fond de guerre en Ukraine.
L'absence de Poutine…
Dans ce contexte, il est possible que Xi Jinping ait voulu, en quelque sorte, gâcher la fête en jetant une ombre sur un sommet qui fait inévitablement figure de célébration de la puissance indienne et de consécration pour son chef de gouvernement ultranationaliste. Ne pas rehausser l'événement de sa présence permettait, par ailleurs, au président chinois de s'épargner un embarras supplémentaire : celui d'être confronté à une autre absence, celle de Vladimir Poutine. Visé par un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale, le président russe a d'autant moins de raisons de voyager qu'il peut aussi redouter les intrigues de palais en son absence. Pareille situation était de nature à fâcheusement rappeler que Xi Jinping est aujourd'hui l'allié principal d'un paria.
Et la présence de Joe Biden…
Toutefois, il n'y a pas que les absents qui pouvaient avoir tort aux yeux du président chinois. Les relations sino-américaines restent, elles aussi, exceptionnellement tendues et, sur un plan personnel, elles ont tourné à l'aigre depuis que Joe Biden a publiquement qualifié Xi Jinping de "dictateur". Les deux hommes s'étaient rencontrés pour la première et unique fois, depuis l'arrivée du Démocrate à la Maison-Blanche, le 14 novembre 2022, en marge précisément du précédent sommet du G20 à Bali. Ils s'étaient entretenus pendant plus de trois heures, un échange alors qualifié de "franc et ouvert".
Le président américain s'est déclaré "déçu" que son homologue chinois ait choisi de manquer cette opportunité de poursuivre le dialogue. La question est de savoir à présent si Xi Jinping se rendra en novembre à San Francisco pour le sommet du Forum de coopération Asie-Pacifique (Apec), dernière occasion pour les deux dirigeants de se parler de vive voix avant une campagne présidentielle aux États-Unis qui s'accompagnera de son traditionnel lot de "China bashing".
Un désintérêt pour le G20 ?
En définitive, Xi Jinping n'avait peut-être pas envie de voir grand monde au G20. Outre Modi et Biden, il n'était certainement pas enthousiaste à l'idée d'y croiser le Premier ministre nippon, Fumio Kishida. Le Japon est un autre pays avec lequel les rapports de la Chine se sont récemment dégradés. Pékin est vent debout contre le rejet massif dans l'océan des eaux contaminées de la centrale nucléaire de Fukushima, et des ressortissants japonais ont été agressés en Chine, provoquant incompréhension et colère à Tokyo.
Les analystes se demandent si, plus généralement, Xi Jinping ne souhaite pas exprimer son désintérêt pour le G20 (un aréopage dominé par ces Occidentaux qu'il méprise), avec la volonté de lui substituer un forum centré plutôt sur les pays émergents et dans lequel la Chine peut plus facilement exercer son ascendant. Significativement, le président chinois s'était rendu à Johannesbourg, le mois dernier, pour participer au sommet des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) – un groupement qui s'est alors élargi, pour la première fois, à six nouveaux membres avec la claire intention de peser davantage sur la scène internationale.
Le sommet de Johannesbourg avait, cependant, été marqué par l'absence inopinée de Xi Jinping à la séance d'ouverture – son discours y avait été prononcé par le ministre du Commerce… Cette absence, passée sous silence par les médias officiels chinois, est restée inexpliquée, alimentant toutes les spéculations : problème de santé, incident diplomatique, crise politique à Pékin… Sans qu'il y ait de lien apparent à ce stade, on ne peut oublier la démission, tout aussi énigmatique, en juillet, du ministre chinois des Affaires étrangères, Qin Gang, nommé quelques mois plus tôt. Et s'empêcher de penser que la diplomatie chinoise n'est peut-être plus le long fleuve tranquille qu'elle donnait à voir auparavant.