Législatives : pourquoi les Français se tournent-ils vers l'extrême droite ? "Le RN est devenu le porte-drapeau de la vulnérabilité"
Tenter d'expliquer l'inexplicable… Au lendemain du premier tour des élections législatives anticipées – qui a vu l'extrême droite triompher (avec 33,4 % des voix), les gauches arriver en deuxième position (27.98 %) et la macronie s'effacer (20,76 %) -, l'heure est pour de nombreux Français à la gueule de bois démocratique et à la recherche d'explications.

- Publié le 01-07-2024 à 17h46

Pourquoi le Rassemblement National, parti populiste et misogyne, arrive-t-il en tête chez les gens aisés et les femmes ? Comment le Nouveau Front Populaire, dominé par son aile radicale, peut-il séduire l'essentiel des électeurs jeunes et diplômés ? Comment la commune de Paris a-t-elle de son côté résisté à la vague nationaliste ?
Le tour de passe-passe du RN
Commençons par disséquer le vote en faveur de l'extrême droite, d'une ampleur inédite, terrifiante aux yeux de certains. D'abord, comme l'explique l'enquête Ipsos Talan réalisée pour France Télévisions, Radio France et Public Sénat, le score historique du RN s'explique par un électorat "diversifié et élargi". Non seulement ses soutiens traditionnels (ouvriers, employés…) se sont fortement mobilisés, mais il séduit désormais des gens qui lui étaient jusque-là assez hostiles comme les retraités (avec 31 % des suffrages, contre 12 % aux législatives de 2002), les femmes et les plus aisés (32 % des sondés ayant un revenu supérieur à 3 000 euros disent avoir voté pour le RN, loin devant la gauche et Ensemble). Il progresse également fortement chez les moins de 35 ans, les cadres, les plus diplômés et dans les grandes villes.
En somme, le parti de Jordan Bardella a réussi cet incroyable tour de passe-passe consistant à conserver la majeure partie du vote des classes populaires, tout en conquérant les classes moyennes et en séduisant une partie des retraités. Il faut dire qu'il n'a pas ménagé ses efforts en ce sens. "On oublie totalement les classes moyennes, qui bossent et qui payent pour tout le monde", se plaignait encore récemment Jordan Bardella sur CNews. Un discours bien rodé et insidieux, qui vise à faire croire aux travailleurs français qu'ils financent les étrangers et les "Français d'origine étrangère". De quoi séduire beaucoup de citoyens menacés de déclassement.
Le parti porte-drapeau des gens vulnérables
La plupart des électeurs, tous partis confondus, disent d'ailleurs que le pouvoir d'achat et l'immigration sont les deux sujets dont ils ont tenu le plus compte dans leur choix de vote lors du premier tour… "L'offre politique de Marine Le Pen, en associant l'autorité et la question sociale, semble répondre aux attentes d'une grande partie d'un électorat qui s'est droitisé et cherche toujours la sécurité, mais aussi la promotion économique ou l'équité dans le traitement des citoyens, analyse Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS et au Cevipof. Le RN se présente comme le parti qui entend protéger le mode de vie de tous les Français en dépit des effets de la mondialisation et du dérèglement climatique. Dans la tension historique qui l'oppose au macronisme, il est devenu le porte-drapeau de la vulnérabilité".
Pour mieux comprendre le vote RN, il faut en outre comprendre qu'il est désormais très ancré dans les esprits : la plupart des électeurs de ce parti avaient pris leur décision depuis plusieurs semaines déjà, selon l'enquête "Comprendre le vote des Français" d'Ipsos. Et il s'agit là d'un vote d'adhésion et non de protestation, émanant de personnes qui souhaitent ardemment la victoire du RN. Enfin, ce vote est également très enraciné dans les territoires. La victoire dès le premier tour de 39 candidats RN témoigne de cet ancrage local et de la création de réseaux de notables lepénistes, la plupart figurant déjà parmi les députés d'extrême droite en place depuis 2022.
Vote urbain versus vote rural ?
Le succès des gauches unies s'explique quant à lui notamment par une nette progression chez les jeunes : près de la moitié des 18-24 ans ayant voté (48 %) ont choisi le NFP. L'alliance des gauches arrive aussi en tête chez les plus diplômés (Bac + 3 et plus) avec 37 % des voix. Et elle redouble de puissance électorale en Île-de-France, et notamment à Paris : la gauche est arrivée en tête dans 13 des 18 circonscriptions (seul l'ouest bourgeois reste fidèle au camp présidentiel). "Une fois encore, Paris, ville de gauche et écologiste depuis 20 ans et dont je suis la maire depuis 10 ans, résiste", s'est félicitée la maire Anne Hidalgo dans la soirée.
S'il est tentant à ce stade d'évoquer la fracture grandissante entre les métropoles et les territoires périurbains et ruraux, Olivier Bouba-Olga, professeur des universités et chef du service Études et prospective de la Région Nouvelle-Aquitaine, a démontré dans un billet de blog "Le vote Bardella : un vote rural ?" qu'il serait erroné de penser que les ruraux votent Bardella car ils se sentent abandonnés, tandis que les urbains résistent au motif qu'ils seraient davantage exposés à la diversité ; et donc prémunis de ce vote extrême. "J'ai déjà alerté avec beaucoup d'autres chercheurs sur les limites fortes de ces interprétations géographiques du vote. Oui, quand on compare vote urbain et vote rural, il y a un écart très important pour certains candidats. Mais pour l'essentiel, c'est un effet de composition sociale : lorsqu'on compare le vote rural et le vote urbain à niveau de diplôme et tranche d'âge identique, on n'observe pratiquement plus de différence", note-t-il.
Dans tous les cas, "les comportements électoraux des Français ont évolué de manière spectaculaire", nous confiait récemment Jérôme Fourquet, expert en géographie électorale et auteur de La France d'après (Seuil). Encore une donnée qui a totalement échappé à Emmanuel Macron…