Les chrétiens-démocrates allemands, "sans aucune nécessité", ont contribué "à la normalisation" du parti d'extrême droite AfD
Friedrich Merz a suscité un tollé cette semaine en faisant passer un texte avec le soutien de l'extrême droite. Il a échoué à réitérer cette manœuvre ce vendredi, mais assume une tactique qui polarise le pays en imposant l'immigration au cœur de la campagne électorale.
- Publié le 31-01-2025 à 19h19

Le choc survenu mercredi ne s'est pas répété en Allemagne. Ce vendredi 31 janvier, la droite conservatrice (CDU/CSU) n'a en effet pas réussi à faire passer son texte de loi sur "la limitation de l'afflux migratoire". En raison de douze défections, dans les rangs de son propre camp notamment, le texte a raté de justesse la majorité nécessaire pour poursuivre son chemin parlementaire au Bundestag. Et cela, malgré le soutien du parti extrémiste, Alternative pour l'Allemagne (AfD).
Le scénario qui s'était produit le 29 janvier ne s'est donc pas répété. Les chrétiens-démocrates allemands ont en effet suscité une énorme polémique en faisant passer une résolution sur l'immigration avec les voix de l'AfD. Une première dans l'histoire de la République fédérale. Le moment avait été qualifié d'historique, négativement s'entend, par le chancelier Olaf Scholz. L'Alternative pour l'Allemagne y a vu pour sa part un signal positif et la "fin du cordon sanitaire" imposé autour de l'extrême droite depuis l'après-guerre.
Un mouvement de colère populaire
À trois semaines des élections législatives anticipées du 23 février, cette semaine très chaotique au Bundestag aura confirmé une chose : le chef de la CDU et potentiel futur chancelier, Friedrich Merz a bel et bien changé le cours de la campagne électorale. En réponse à l'attaque au couteau d'Aschaffenburg, il a imposé l'immigration comme le sujet central des débats, à la plus grande joie de l'extrême droite. En récoltera-t-il les fruits électoraux ? Rien n'est moins sûr, au vu de l'extrême polarisation qui s'est ensuivie.
Depuis mercredi, des milliers de manifestants protestent contre Friedrich Merz et le feront encore tout ce week-end, à travers tout le pays. Des dizaines d'intellectuels et artistes ont signé une lettre ouverte dénonçant la fin du cordon sanitaire. Le survivant d'Auschwitz, Albrecht Weinberg a même annoncé vouloir rendre sa Croix fédérale du mérite "devenue trop difficile à porter".
Si le tollé est immense à gauche, il est aussi perceptible chez certains à droite. L'intellectuel Michel Friedman a annoncé sa démission de la CDU, après quarante années passées dans les rangs de ce parti. "La CDU a accepté, sans aucune nécessité, de contribuer à la normalisation de l'AfD" a-t-il expliqué. "Il y avait a priori un consensus des démocrates pour dire qu'il ne fallait pas qu'il y ait un quelconque contact avec l'AfD, ni par hasard ou par négligence. L'Union n'a pas respecté ce consensus, elle n'a pas fermé toutes les portes et les fenêtres. Elle a offert à ce parti le plus grand succès parlementaire de son histoire, celui de façonner une majorité au Bundestag", regrette-t-il.
Condamnation de Merkel et des Églises catholique et protestante
Même l'ex-chancelière Angela Merkel a brisé sa retenue habituelle en sanctionnant clairement son propre parti. "Je considère comme mauvais […] de permettre pour la première fois, les yeux fermés, une majorité avec les voix de l'AfD lors d'un vote au Bundestag allemand" a-t-elle déclaré dans un communiqué, en appelant à la fin des "manœuvres tactiques" et à un travail "honnête sur le fond, mesuré dans le ton et sur la base du droit européen en vigueur". Et comme si cela ne suffisait pas, les deux Églises, catholique et protestante, s'en sont prises au parti chrétien-démocrate, en s'opposant au "durcissement de la politique migratoire impulsé par le chef de la CDU Friedrich Merz" qui n'aurait "en l'état actuel des connaissances, empêché aucun des attentats" de ces dernières semaines.
Sur la défensive, le parti de Friedrich Merz tente de montrer un front uni et devrait le confirmer le 3 février lors de son congrès national. Aux critiques de son ancienne cheffe, la CDU répond que les problèmes migratoires actuels sont "une conséquence" de la politique menée par Angela Merkel, et qu'elle "ferait mieux de se taire". Aux reproches de ne pas avoir maintenu le cordon sanitaire, ils estiment ne jamais avoir dialogué avec l'AfD. Le refus des autres partis de voter les mesures proposées serait le problème.
Cette semaine parlementaire devrait en tout cas laisser des traces. Si peu d'élus chrétiens-démocrates s'opposent ouvertement à la ligne de Friedrich Merz, certains électeurs les plus modérés, sur la ligne d'Angela Merkel, pourraient décider de faire défection. Selon Rainer Faus, directeur de Pollytix strategic research, si quelque 25 % des électeurs qui voteraient actuellement pour la CDU/CSU soutiennent une coopération avec l'AfD en matière de politique migratoire, un autre quart, plus modéré, pourrait changer de bulletin de vote. Cela pourrait coûter jusqu'à 8 points à la droite conservatrice. Les trois prochaines semaines seront donc décisives. À ce stade, l'union chrétienne-démocrate est largement en tête dans les enquêtes, dix points devant l'extrême droite et 15 points devant les sociaux-démocrates.