Entre fraudes et erreurs, 12,5 milliards d'euros envolés dans le chaos de la gestion du Covid au Royaume-Uni
L'urgence du moment et le manque de contrôle des autorités ont permis à des fraudeurs d'empocher plusieurs milliards de livres. Les mauvaises estimations des besoins en équipements de protection individuelle ont également laissé une énorme facture.

- Publié le 10-12-2025 à 16h16

Le coût de la fraude et des erreurs commises par le gouvernement britannique pendant la pandémie de Covid-19 s'élève à 10,9 milliards de livres sterling (12,5 milliards d'euros), selon un rapport publié mardi par le commissaire chargé de la lutte contre la fraude liée au Covid, Tom Hayhoe. "La réponse du gouvernement (à l'époque dirigé par les conservateurs sous la houlette de Boris Johnson, NdlR) a impliqué des dépenses publiques énormes qui l'ont exposé au risque de fraude et d'erreur", écrit-il. Jusqu'à présent, 1,8 milliard de livres (2 milliards d'euros) a été récupéré par l'État.
Des commandes démesurées
La principale raison de la débâcle du gouvernement conservateur tient dans son estimation catastrophique des besoins du pays en équipements de protection individuelle (EPI), c'est-à-dire les masques, les gants et les blouses utilisés par les citoyens et le personnel médical. Plus de 38 milliards d'EPI ont été commandés, dont la moitié à des entreprises qui n'avaient jamais travaillé avec les autorités, entre février et juillet 2020. Les équipes gouvernementales avaient alors estimé que 2,15 milliards d'équipements seraient utilisés chaque mois. Ce calcul s'est révélé totalement surdimensionné : les besoins se sont avérés moitié moindre, si bien que 11 milliards d'EPI achetés n'ont jamais servi.
À la fin mars 2023, le ministère de la Santé disposait ainsi de 104 mois, soit près de 9 ans, de stocks de blouses, de masques et de gels antibactériens pour les mains. Signe de cet emballement gouvernemental, engendré par le nombre élevé de décès initiaux, 65 % de l'ensemble des dépenses en EPI de toute l'Europe en 2020 ont été réalisés par le Royaume-Uni, contre 14 % en 2019. Le ministère de la Santé estime avoir perdu 10 milliards de livres (11 milliards d'euros) en raison de ces seules commandes, entre les EPI achetés dans l'urgence au prix fort, avant la chute des prix en juin 2020, et les produits inutilisables.
Ces commandes excessives ont en effet posé un autre problème : maintenues dans des conteneurs fermés, la vérification de leur qualité n'a pas pu être réalisée immédiatement et a parfois dû attendre deux ans après leur livraison. Si le ministère a contesté 64 contrats d'une valeur de 1,5 milliard de livres (1,7 milliard d'euros), il ne devrait récupérer qu'une faible partie de cette somme en raison de ces délais de vérification.
Parmi les responsables, la fraude de la membre conservatrice de la Chambre des Lords, Michelle Mone, à travers son entreprise PPE MedPro, a été largement mise en exergue pour illustrer l'inefficacité du système de contrôle. La Haute Cour de justice l'a condamnée à rembourser 122 millions de livres (140 millions d'euros) à l'État.
Des problèmes structurels accentués par la crise
Alice Moore, professeure de management et d'organisation à l'université King's College London, rappelle que "les gouvernements ont, historiquement, beaucoup de mal à se protéger contre la fraude et la corruption. Confronté à un événement de l'ampleur de la pandémie, il n'est donc pas surprenant que cela ait créé encore plus de possibilités de frauder". Elle regrette pourtant que "ce débat occulte les problèmes plus structurels liés au pouvoir que peuvent exercer les fournisseurs grâce à la structure de leurs contrats et au manque de concurrence sur le marché. Il n'est pas nécessaire qu'il y ait corruption pure et simple pour que certains de ces abus de pouvoir aient lieu, puisqu'une fois le contrat signé, le fournisseur se trouve en position dominante puisqu'il peut difficilement être remplacé. Cela fut exacerbé pendant la pandémie, où la forte augmentation de la demande a considérablement réduit le pouvoir de négociation des acheteurs et ouvert des possibilités à des fournisseurs peu scrupuleux."
Des aides détournées massivement
La première ligne de dépenses de l'État pendant la pandémie, le soutien aux entreprises et aux particuliers, a aussi été ciblée par les fraudeurs. Le gouvernement a ainsi versé 147 milliards de livres (168 milliards d'euros) à des entreprises, 59 milliards de livres (68 milliards d'euros) à des individus et 5 autres milliards de livres (6 milliards d'euros) en coûts opérationnels et en autres soutiens. S'il disposait parfois des informations nécessaires pour bien cibler l'attribution de ces aides, par exemple dans le ferroviaire, ce n'était pas le cas vis-à-vis des petites entreprises. "Les ministères ont partagé leurs données très lentement, ce qui a facilité la possibilité pour les fraudeurs de postuler à plusieurs programmes et d'obtenir plusieurs aides financières", indique le rapporteur.
Les contrôles étaient d'autant moins établis que les aides, destinées indépendamment par chacun des ministères, étaient distribuées par le gouvernement central et par les autorités locales, "ce qui a réduit la visibilité de la gestion de ces dépenses" et n'a pas permis "d'établir clairement la responsabilité de gestion du risque de fraudes".
Plus grave encore, en raison de "la priorité placée par le gouvernement dans la vitesse de l'établissement et de la délivrance des soutiens économiques […], il était admis […] d'accepter un niveau élevé de risque de fraude, sans prévoir de plans pour gérer ou atténuer ce risque". En guise d'exemple, les prêts aux entreprises ont commencé à être accordés seulement deux semaines après leur annonce par le ministre de l'Économie et des Finances, si bien qu'aucun contrôle n'avait été pensé et mis en place.
Au final, 250 000 entreprises ont tenté de mettre fin à leur activité avant d'avoir remboursé ces prêts bancaires. Le gouvernement estime ainsi la fraude et les erreurs liées aux prêts bancaires à 2,8 milliards de livres (3,2 milliards d'euros).