Désormais classée à l'extrême gauche, la France insoumise ne décolère pas : un "trouble à l'ordre public électoral"
Le ministère de l'Intérieur a décidé de classer le parti de Jean-Luc Mélenchon à l'"extrême gauche" de l'échiquier politique pour les prochaines élections municipales. Une décision inédite, qui met le feu aux poudres dans les rangs de LFI.

- Publié le 11-02-2026 à 06h38

Une première en dix ans. Jusqu'ici rangée à "gauche", La France insoumise (LFI), fondée en 2016, se retrouve désormais propulsée à l'"extrême gauche", aux côtés de Lutte ouvrière (LO) et du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). C'est du moins ce qu'indique une circulaire du ministère de l'Intérieur pour les municipales de mars prochain.
Ce document sert avant tout à rendre les résultats des élections plus lisibles pour les citoyens. Il est envoyé par la place Beauvau, à chaque scrutin, aux préfets de toute la France pour leur permettre de classer les différents candidats en fonction de leur nuance politique dans les villes de plus de 3 500 habitants. Au total, six nuances existent : extrême gauche, gauche, divers, centre, droite et extrême droite.
"Une pratique à la Trump"
Il n'en fallait pas plus pour provoquer l'ire des mélenchonistes. Jean-Luc Mélenchon, leader de La France insoumise, a dénoncé sur son blog un "trouble à l'ordre public électoral", une manœuvre "à la Trump" digne "d'une république bananière". Le probable candidat à la présidentielle est ulcéré que les insoumis ne soient plus considérés comme de "gauche", au même titre que les communistes, écologistes et socialistes.
Il n'a pourtant cessé de se démarquer de ses anciens alliés, les accusant tour à tour d'être trop mous, sans colonne vertébrale et de capituler. Et il n'a de cesse, depuis des mois, de dynamiter toute perspective d'alliance entre le Parti socialiste (PS), les Verts et le Parti communiste français (PCF), pourtant constituée dès le premier tour dans plusieurs grandes villes. Mélenchon est d'autant plus irrité, sans doute, d'être placé sur le même plan que son ennemi juré, le Rassemblement national (RN), classé, lui, à l'"extrême droite" (depuis 2023).
Le coordinateur de LFI, Manuel Bompard, a aussitôt annoncé le dépôt d'un recours devant le Conseil d'État. Sur X, il argumente qu'"il existe bien une extrême gauche en France. Elle se revendique comme telle et elle est tout à fait respectable. Elle considère les élections comme une tribune et non pas comme un moyen de conquête du pouvoir. Ce n'est pas le cas de La France insoumise".
Un "faisceau d'indices"
Pour justifier ce changement, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez évoque une" analyse" minutieuse menée par ses services, appuyée sur un "faisceau d'indices". Premier élément : la distance prise par LFI avec les coalitions de gauche. Deuxième critère : "des appels à la désobéissance civile", "une forme de radicalité" et "une remise en cause très forte" de l'autorité judiciaire, des médias et de la police − le tout illustré, selon lui, par le slogan "La police tue" entonné par des députés LFI. Enfin, Beauvau pointe un éloignement des "valeurs universalistes républicaines".
Laurent Nuñez cite encore "des appels systématiques à la censure" et un refus "de la discussion parlementaire" et de "voir le gouvernement pour des réunions de travail". Autant d'éléments, selon lui, qui justifient cette catégorisation. Une manière aussi de répondre à ceux qui l'accusent de vouloir ostraciser les Insoumis.
"Abusif et trompeur" ?
Des politologues expriment toutefois leur scepticisme. Selon Aurélien Dubuisson, chercheur associé à Sciences Po Paris et spécialiste de l'extrême gauche, dans Le Parisien, la ligne et la stratégie de LFI n'ont pas fondamentalement changé depuis 2024, lors du scrutin législatif. Et le mouvement ne correspondrait pas, stricto sensu, aux critères de l'"extrême gauche" : remise en cause totale du capitalisme, projet révolutionnaire de transformation sociale et usage de moyens séditieux.
Le quotidien Libération parle d'un classement "abusif et trompeur", rappelant qu'"il ne faut pas confondre radicalité avec extrémisme". Son éditorialiste note que "si le Rassemblement national est bien d'extrême droite car en dehors de l'arc républicain, ce n'est pas le cas de la formation mélenchoniste", y voyant même "une opération visant à faire passer le mistigri de l'infréquentabilité républicaine du dos du RN à celui de LFI".
Pas un cas isolé
Du reste, La France insoumise n'est pas la première à contester la nomenclature du ministère. Éric Ciotti, chef de l'Union des droites pour la République (UDR), s'était insurgé en 2024 contre son classement à l'"extrême droite" pour les sénatoriales. Le président du RN, Jordan Bardella, avait, lui aussi, saisi le Conseil d'État, estimant que cette étiquette portait atteinte à la "sincérité du scrutin". En vain : la haute juridiction avait confirmé que le classement de Beauvau n'était "entaché d'aucune erreur manifeste d'appréciation".
Reste à savoir si ces nuances administratives pèseront sur le vote des électeurs au moment de glisser leur bulletin dans l'urne. Mais une chose est sûre : en politique, l'extrémisme fait toujours peur.