Comment démilitariser le Hezbollah sous les bombes ? "Personne ne s'attend à ce que l'armée libanaise s'attaque au Hezbollah en pleine guerre"
Saluée par la communauté internationale, la décision du gouvernement libanais de bannir le bras armé du Hezbollah demeure complexe dans son exécution, alors que l'armée israélienne pilonne violemment la banlieue sud de Beyrouth.
- Publié le 07-03-2026 à 15h11

Il était environ 23 h, jeudi soir, quand de violentes déflagrations ont déchiré le ciel beyrouthin. Toute la nuit et toute la journée de vendredi, l'aviation israélienne s'est déchaînée par des frappes massives sur la banlieue sud de Beyrouth, dont le demi-million d'habitants a été soumis quelques heures plus tôt à un déplacement forcé massif, ordonné par le porte-parole de l'armée israélienne, Avichay Adraee. Des centaines de milliers de personnes ont été déplacées, selon l'Onu, qui estime que l'attitude d'Israël "pose des questions graves" en termes de droit international.
Tel-Aviv semble déterminée à infliger aux Libanais, une fois encore, la doctrine Dahiyé, théorisée par le général israélien Gadi Eizenkot lors de la guerre de juillet 2006, prônant un usage disproportionné de la force contre des zones civiles. La banlieue sud avait alors été rasée. À ceux qui en douteraient, une vidéo du ministre d'extrême droite israélien Bezalel Smotrich est venue confirmer cette stratégie : "Dahiyé ressemblera bientôt à Khan Younès", dans la bande de Gaza.
Une décision historique
La décision prise lundi par le gouvernement libanais d'interdire l'aile militaire du Hezbollah, après qu'il eut replongé le Liban dans la guerre en lançant quelques roquettes contre Israël dans la nuit du 1er au 2 mars, ne semble pas suffire à arrêter la machine de guerre de l'État hébreu. "Cette décision constitue un changement historique, mais ce sont les faits qui parleront sur le terrain", estime une source diplomatique occidentale.
"L'interdiction a bénéficié d'une large couverture politique", relève l'analyste Khaldoun el-Charif, soulignant que l'appui apporté par le président du Parlement, Nabih Berry, pourtant allié indissociable du Hezbollah, "lui confère une légitimité nationale supplémentaire" et pourrait "réduire la marge de manœuvre" du mouvement islamiste. "Mais elle n'est pas suffisante à elle seule pour stopper les tirs de roquettes à court terme", nuance-t-il.
En réponse, le Hezbollah a fustigé "l'impuissance" du gouvernement à obtenir d'Israël le respect du cessez-le-feu signé en novembre 2024. Sorti très affaibli de la guerre de l'automne 2024, qui avait notamment décimé son commandement militaire et politique, le mouvement chiite s'était abstenu jusqu'au 2 mars – affirmant alors laisser sa chance à la diplomatie – de répondre aux quelque 15 000 violations commises par Israël, qui occupait toujours plusieurs positions du territoire libanais.
Devant les ambassadeurs du Quintette (États-Unis, France, Arabie saoudite, Égypte et Qatar) mardi, le chef de l'État Joseph Aoun a martelé que le bannissement annoncé du bras armé du mouvement chiite était "irrévocable", dans l'espoir que ceux-ci arrachent un cessez-le-feu à Israël. Ce qui semble peine perdue pour le moment.
Jeudi, dans une vaine tentative de contenir l'escalade, le gouvernement libanais a ordonné aux services de sécurité d'arrêter toute personne liée aux Gardiens de la révolution iraniens (CGRI), qui opéreraient aux côtés du Hezbollah. Selon le site Axios, plusieurs dizaines d'officiers du CGRI auraient d'ores et déjà quitté Beyrouth au cours des dernières 48 heures, après un ultimatum israélien.
Une interdiction difficile à opérer
Sur le terrain, bannir l'aile militaire du Hezbollah s'avère complexe. "C'est compliqué d'appliquer cette décision avec la guerre en cours, ça sera plus facile quand la situation sera redevenue calme", admet une source de la présidence, qui met en avant la poursuite de la deuxième étape du plan de désarmement mené par l'armée libanaise depuis août 2025, dans la zone située entre les fleuves Litani et Awali.
Requise dans le cadre de l'accord de cessez-le-feu de novembre 2024, la première phase, achevée en décembre 2025 au sud du Litani, avait été jugée "insuffisante" par Tel-Aviv. "Personne ne s'attend à ce que l'armée libanaise s'attaque au Hezbollah en pleine guerre", abonde notre source diplomatique.
De même, l'hypothèse d'une intégration de combattants de la milice armée au sein de l'armée paraît très "prématurée", juge Khaldoun el-Charif. "Il y a des questions bien plus importantes qui devront être examinées après la guerre", explique-t-il, dont "la confiscation des armes, le respect et l'application de la Constitution et la manière d'intégrer les chiites liés au parti dans l'État, pas seulement dans l'institution militaire".
De premières mesures ont néanmoins été prises. L'armée libanaise, qui opérait déjà plusieurs checkpoints le long du fleuve Awali, à Saïda ou Nabatiyé, fouille désormais chaque voiture et individu se rendant dans le sud du pays. Une vingtaine d'individus armés — dont il n'a pas été confirmé s'ils appartiennent au Hezbollah ou non — ont déjà été arrêtés depuis mardi et déférés devant le tribunal militaire.
"Un péché grave" pour le chef du Hezbollah Naïm Qassem, qui a réaffirmé dans un discours prononcé mercredi que sa milice "ne négociera les armes avec personne", alors que Tel-Aviv a clairement affirmé vouloir établir une "zone tampon" de plusieurs kilomètres de profondeur au sud du Litani.
Le retrait mardi de l'armée libanaise d'une cinquantaine de positions frontalières au sud du fleuve, à la demande de l'exécutif, a également été mal perçu par l'opinion, alors que des troupes israéliennes ont débuté leur offensive terrestre. "Les soldats libanais ne sont pas équipés pour faire face à des convois de Merkava israéliens", lâche la source proche de la présidence, qui préfère évoquer un "repositionnement".
Un défi existentiel
Notoirement sous-équipée, dépourvue d'armes défensives comme offensives, et très fragilisée par la crise économique qui sévit au Liban depuis 2019, l'armée libanaise devait bénéficier d'un soutien financier et matériel de pays donateurs lors d'une conférence organisée conjointement par la France et l'Arabie saoudite le 5 mars à Paris. Celle-ci a été reportée a minima au mois d'avril.
Autre défi posé à l'État : le risque de problèmes dans l'hypothèse d'une confrontation entre l'armée libanaise, dont une forte composante est chiite, et le Hezbollah (chiite également). "Contraindre le Hezbollah à remettre ses armes ne dépend pas uniquement du rapport de force sur le terrain, mais également de calculs délicats liés à la stabilité intérieure du pays", observe Khaldoun el-Charif. L'analyste estime que "toute injonction faite à l'armée d'appliquer la décision par tous les moyens comporte des risques considérables". D'autant que "le Hezbollah appréhende les développements actuels comme une composante d'un conflit régional plus vaste", voire comme une "bataille existentielle".