Devenir américain malgré Donald Trump : "C'était comme une nouvelle naissance"
Deux cent cinquante ans après son indépendance, fêtée ce 4 juillet, la "nation d'immigrants" de John F. Kennedy est-elle toujours d'actualité ? Des étrangers naturalisés pendant la présidence Trump répondent.
- Publié le 06-07-2026 à 06h36

Dix-huit mars 2025. Said Bouftass pénètre dans le grand amphithéâtre d'un bâtiment administratif de Chicago (Illinois) avec une cinquantaine d'autres personnes. Cet artiste marocain de 54 ans est venu participer à sa cérémonie de naturalisation. Après quelques formalités administratives, un juge demande à la salle de se dresser pour la prestation de serment. La main droite levée, Said s'engage à renoncer à toute allégeance envers un autre pays, respecter et défendre la Constitution contre toute menace et servir les États-Unis sous différentes formes, y compris dans l'armée. Le texte se conclut par les mots : "Que Dieu me vienne en aide". "J'ai réellement ressenti chaque mot au plus profond de moi. C'était comme une nouvelle naissance", raconte-t-il quatre mois plus tard.
Il n'empêche que devenir américain depuis le retour au pouvoir du milliardaire a une saveur particulière. Deux cent cinquante ans après sa naissance, fêtée ce 4 juillet, la "nation d'immigrants" chère à John F. Kennedy a perdu une large part de sa population d'origine étrangère : -1,4 million entre janvier et juin 2025. Un déclin inédit qui devrait se poursuivre en 2026. En cause : les politiques restrictives de Donald Trump.
En plus d'avoir interdit ou limité la délivrance de visas à une quarantaine de pays, suspendu l'accueil de réfugiés et lancé une campagne d'expulsions massives, le président est en effet intervenu sur le processus de naturalisation, étape ultime du parcours d'immigration. Ainsi a-t-il rendu plus difficile le test de citoyenneté – un quiz oral de connaissances historiques, civiques et institutionnelles administré à tous les candidats -, le "pool" potentiel de questions à étudier a été porté de 100 à 128.
En outre, dans leur évaluation des dossiers de naturalisation, les agents de l'immigration prennent davantage en compte un critère subjectif appelé la "bonne conduite morale" et pas seulement l'absence de mauvais comportements. En janvier 2026, le nombre de naturalisations a ainsi atteint 32 862, soit son plus bas niveau depuis l'instauration de statistiques mensuelles début 2024.
Le pâtissier français Simon Herfray n'était "pas pressé" de devenir américain. Mais le retour de Donald Trump l'a fait changer d'avis. Même avec une carte verte, document de résidence permanente qui ouvre la voie aux demandes de citoyenneté, et un parcours d'immigré modèle, il ne se sentait pas serein. "Si on me retirait ma carte, qu'adviendrait-il de ma fille ? De mon entreprise ? Je voulais avoir une sécurité personnelle et professionnelle supplémentaire". Il est donc devenu citoyen américain en début d'année sans émotion particulière.
Un vieux débat
La politique migratoire du milliardaire est loin d'être une anomalie dans l'histoire américaine. Depuis la fondation des États-Unis, les critères d'américanité ont constamment oscillé entre intégration et exclusion. La première loi sur la citoyenneté, adoptée en 1790, réservait la nationalité aux personnes blanches libres, résidant depuis au moins deux ans dans le pays, ayant fait preuve d'une "bonne moralité" et prêté serment d'allégeance. Des conditions qui excluaient une bonne partie de la population, des esclaves jusqu'aux catholiques, accusés d'être plus loyaux au pape qu'à la jeune république.
Après des décennies de quotas de nationalité ayant favorisé l'immigration blanche et européenne, l'Immigration and Nationality Act de 1965, adopté sur fond de mouvement des droits civiques, a marqué un retour de balancier. Ratifié par le Démocrate Lyndon Johnson au pied de la Statue de la Liberté, ce texte majeur a fait sauter les quotas. Soudain, le monde entier a pu s'installer outre-Atlantique et faire des démarches de naturalisation.
"Il y a toujours eu une tension entre le désir d'accueillir les migrants qui travaillent dur pour faire vivre le rêve américain et la peur viscérale que la démocratie, les traditions, la culture soient remises en cause, résume Jessica Lee, historienne de l'immigration à Columbia University. Le nativisme ressurgit à des moments d'insécurité : les crises sanitaires, les menaces à la sécurité nationale, l'incertitude économique."
Entre espoir et méfiance
Pour Maria Alejandra Silva, une immigrée colombienne de New York, devenue citoyenne en 2026 suite à son mariage avec un Américain après avoir vécu en situation irrégulière, cette Amérique tendant la main aux immigrés reste une réalité. "Le gouvernement actuel est temporaire. Je crois sincèrement que cette période prendra fin bientôt", affirme-t-elle.
Elle se souvient encore du discours prononcé par le juge qui officiait lors de sa cérémonie de naturalisation : "Descendant d'immigrés, il nous a assuré que les États-Unis continueront à accueillir des étrangers, quoi qu'il arrive."
Said Bouftass, qui a reçu sa carte verte pendant la première présidence Trump et été naturalisé lors de la seconde, fait aussi la distinction entre le peuple et les dirigeants. "À Paris, on disait de moi que j'étais marocain, arabe, maghrébin. Des termes qui ont souvent une connotation, sinon négative. Ici, personne n'est capable de dire d'où je viens. On me parle en espagnol. On pense que je suis indien. Je suis un citoyen du monde."
Originaire de Biélorussie, Oleg Korzun estime, lui, que "les contre-pouvoirs tiennent bon", comme l'a montré la décision, fin juin, de la Cour suprême de maintenir le droit du sol contre la volonté du gouvernement Trump. Devenu citoyen en mars en Floride, il a hâte de pouvoir voter aux élections législatives de mi-mandat de novembre, scrutins cruciaux pour l'avenir de la présidence Trump. "La situation actuelle, juge-t-il, n'est pas normale."
