"Donald Trump a-t-il vraiment réfléchi à l'après capture de Nicolas Maduro ?"
D'autres pays d'Amérique latine sont-ils dans le viseur du président américain ?

- Publié le 03-01-2026 à 14h52
- Mis à jour le 06-01-2026 à 13h02

Donald Trump a donc annoncé samedi 3 janvier que les forces spéciales américaines avaient mené une opération sur le sol vénézuélien pour capturer le président Nicolas Maduro et son épouse.
L'intervention américaine, largement jugée illégale, suscite bien des questions sur l'avenir proche du Venezuela, pays qui dispose des plus importantes réserves mondiales de pétrole.
Pour Sebastian Santander, professeur à l'Université de Liège (ULg), politologue et spécialiste de l'Amérique latine, on est en droit de s'interroger sur les suites de cette intervention.
"La seule certitude, c'est que l'intervention américaine a abouti à l'arrestation de Maduro. Mais les Américains ont-ils réfléchi à l'après. Donald Trump annonce que son pays va assumer la transition, il annonce aussi l'envoi de militaires sur le terrain, tout en écartant l'opposante Maria Machado, prix Nobel de la paix."
Pourquoi écarter cette opposante qui est une grande supportrice de la politique de Trump ?
Le président a dû écouter certains de ses conseillers qui ont dû lui expliquer que cette personnalité est très clivante. Donald Trump a, par ailleurs, annoncé qu'il était en contact avec Delcy Rodriguez, la vice-présidente de Maduro, devenue présidente par intérim. On voit bien que dans le camp Maduro, aujourd'hui, l'idée est d'assumer le pouvoir et de ne pas s'engager dans des négociations et encore moins dans une transition avec les États-Unis.
On est bien loin du narratif américain qui se félicite du succès total de l'opération militaire et célèbre un nouveau Venezuela ?
Tout à fait. je me répète, mais c'est comme si Trump avait agi sans penser au coup d'après. Sans étudier la scène politique et ses dissensions, sans tenir compte de la complexité de la société vénézuélienne. On voit bien que l'opposition est divisée. Une partie reste clairement opposée à une transition issue de ce coup de force. Pas question pour elle de brader l'intégrité du pays. Trump évoque le retour des grandes sociétés pétrolières américaines mais comment envisager ce business quand les institutions ne sont pas en place? En fait, Trump s'engage sur un terrain où il ne voulait pas aller et qu'il avait dénoncé. Je pense ici à la guerre en Irak, il s'était montré très critique. Pour lui, cette intervention était un gaspillage d'argent, il ne fallait pas s'engager dans un changement de régime. Aujourd'hui, il fait exactement ce qu'il dénonçait alors et ça divise le mouvement MAGA.
Cette intervention, c'est aussi un message sur la scène nationale américaine ?
Le premier message, c'est qu'il y a un chef, un pilote dans l'avion qui peut mener de telles actions. C'est aussi une mise en garde à ceux qui pourraient contester son pouvoir, du style ceux qui me cherchent me trouvent. Ce n'est pas anodin au lendemain de l'obligation de retirer la garde nationale de grandes villes dirigées par des Démocrates. Autre message évident, Donald Trump serait un homme de parole. Il fait ce qu'il dit. Ca, c'est le message envoyé à sa base.
Lors d'un précédent entretien, vous aviez souligné le poids déterminant qu'aurait l'armée vénézuélienne dans cette crise avec les États-Unis…
C'est toujours le cas. Il va être difficile de faire bouger les choses au Venezuela sans le soutien de l'armée. Or, jusqu'ici, l'armée et la police restent derrière le pouvoir qui, il faut le dire, a été très généreux à leur égard. Je pense qu'en parlant avec la vice-présidente, l'administration Trump cherche à parler à des civils qui ont l'oreille des militaires… Tout en martelant qu'une seconde intervention militaire n'est pas exclue. La menace est claire".
Faut-il voir aussi cette intervention comme un message envoyé à d'autres États d'Amérique latine dirigés par des gouvernements de gauche ou de centre-gauche ? La Colombie du président Petro, voisine du Venezuela, doit-elle s'inquiéter ?
En tout cas, les Colombiens ont mobilisé leur armée. Clairement, ils sont inquiets. Il faut quand même se souvenir que tant le président colombien Petro, que le brésilien Lula se sont montrés très critiques à l'égard du processus électoral de 2024 au Venezuela. Ils ont ouvertement critiqué le régime de Maduro. Il y a eu une vraie tension entre le Venezuela et la Colombie. Mais aujourd'hui, le pouvoir colombien doit se souvenir qu'il a aussi été présenté par l'Administration Trump comme un narco-État, il a donc toutes les raisons d'être inquiet. Ce narratif américain peut être vécu comme un argumentaire pour justifier une future intervention. Et cette inquiétude peut gagner d'autres États comme le Nicaragua ou Cuba qui ont été présentés, déjà sous le premier mandat de Donald Trump, comme faisant partie avec le Venezuela de la "Troïka de la tyrannie". Je ne dis pas que la Colombie sera la prochaine cible des États-Unis, ni que ce sera Cuba, je dis que ces pays ont des raisons d'être inquiets.
La Colombie est-elle vraiment un narco-État ?
Absolument pas. Le Venezuela n'est pas non plus un narco-État. Il peut peut-être y avoir des liens avec des narcotrafiquants mais on ne peut pas aller plus loin.
Avec cette intervention, Donald Trump entend aussi démontrer que l'Amérique latine est la terre d'influence des États-Unis ?
Donald Trump entend renouer avec les sphères d'influence très fortes au XIXe siècle.
Et cela donne des ailes au président argentin Javier Milei qui appelait en cette fin de semaine à la mise en place d'une union des régimes de droite, notamment avec le Honduras, le Chili et le Salvador, pour lutter contre ce qu'il présente comme le péril communiste…
Il y a une droite assez radicale qui est arrivée au pouvoir dans la région. Ce n'est pas une généralité, mais ces régimes peuvent se sentir soutenus par l'Administration Trump qui veut les appuyer et qui est tentée d'aller plus loin quand elle n'arrive pas politiquement à ses fins. Milei, c'est le bon lieutenant de Trump. Il n'a jamais caché son admiration pour le président américain. Son discours consiste à s'inscrire dans la logique de la guerre froide. Il joue le jeu et la partition de Trump. Le président argentin a déjà tiré des bénéfices de cet alignement. Il n'hésite pas à applaudir chaque action, surtout quand elle viole le droit international qu'il présente comme un frein au développement. Donald Trump attend, lui, que ces pays qui sont dirigés par des gouvernements de droite radicale s'éloignent de la Chine qui a pris des positions très fortes dans certains de ces pays. Cela marche jusqu'à un certain point. Le gouvernement Milei a déjà pris des décisions économiques qui ont fâché la Chine, notamment en refusant de lui vendre certaines sociétés qui ont été rachetées par des Américains. Mais il ne peut pas aller trop loin. La Chine est devenue incontournable. Elle permet au gouvernement argentin de ne pas s'effondrer face à ses difficultés pour rembourser sa dette. Les États-Unis sont déjà venus financièrement au secours de Milei mais le président argentin ne peut se détourner totalement de la Chine.
À la fin des années 80, les États-Unis ont mené une opération assez similaire au Panama contre le général Noriega.
Tout à fait. C'était en 1989, sous George Bush senior. Là aussi, il s'agissait de pousser au changement de régime. Pendant des années, Noriega avait été un agent de la CIA qui, parallèlement, faisait des affaires avec les narcotrafiquants. Mais Washington fermait les yeux. Quand Noriega a commencé à revendiquer la propriété du canal du Panama, les Américains ont ressorti ses liens avec les narcotrafiquants pour justifier leur intervention. C'était jusqu'ici la dernière intervention militaire américaine pour obtenir un changement de régime sur le sol latino-américain. Mais les États-Unis sont régulièrement intervenus militairement dans des États en bafouant le droit international comme en Irak sous Bush junior ou en Afghanistan et au Soudan, sous Clinton, suite aux attentats perpétrés par des terroristes contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie. On peut dire que Trump, lui, aggrave considérablement le grand chamboulement sur la scène internationale.