Des millions de documents Epstein révèlent trafics d'influence et indifférence envers les victimes : "Je te suis redevable, tout comme tu l'es aussi"
La masse de documents publiés par le ministère américain de la Justice met en lumière les liens et le fonctionnement de ce que l'élu démocrate Ro Khanna a surnommé la "classe Epstein", une élite des affaires et de la politique, peu soucieuse des crimes de l'escroc milliardaire.

- Publié le 14-02-2026 à 07h05
- Mis à jour le 26-02-2026 à 09h16

Divulgués le 30 janvier, les trois millions de documents publiés par le ministère américain de la Justice n'identifient pas de complices directs des crimes sexuels du multimillionnaire Jeffrey Epstein, retrouvé pendu dans sa cellule de prison en août 2019, avant son procès. La thèse du suicide suscite des doutes depuis et alimente les théories du complot.
Si les documents divulgués ne viennent en rien les étayer, ils révèlent néanmoins l'étendue de ce que l'élu démocrate Ro Khanna surnomme la "classe Epstein", une élite des affaires et de la politique avec laquelle le criminel entretenait des liens étroits, de Washington à Moscou en passant par Londres et Paris.
Trump au second plan
La masse de révélations a pour effet paradoxal de faire passer au second plan les questions qui prévalaient jusqu'ici quant à la nature des rapports entretenus par Donald Trump avec Jeffrey Epstein. Auditionnée mercredi 11 février en commission judiciaire de la Chambre des représentants, la ministre américaine de la Justice, Pam Bondi, a refusé de s'excuser auprès des victimes de Jeffrey Epstein qui assistaient à ces débats. À l'inverse, tout en esquivant les questions qui lui étaient posées par les élus, elle a exigé que les Démocrates présentent des excuses au président américain en raison des "attaques" dont ce dernier serait l'objet, selon elle.

Le président des États-Unis a toujours nié être au courant des activités criminelles du financier, avec lequel il affirme avoir rompu au début des années 2000. Ses deux meilleurs ennemis, Bill et Hillary Clinton, se retrouvent, par contre, sur la sellette, contraints de venir s'expliquer devant une commission du Congrès les 26 et 27 février prochains.
Trafics d'influence
Indépendamment des crimes sexuels d'Epstein, les courriels révèlent surtout ce qui s'apparente à des délits d'initiés, des connivences, des prébendes… Soit, essentiellement, du trafic d'influence. Jeffrey Epstein disposait en effet d'un vaste carnet d'adresses international constitué avec l'aide de Ghislaine Maxwell, la fille du magnat de la presse britannique décédé en 1991. Il apparaît à la lecture des courriels d'Epstein avec certaines de ses relations qu'il se livrait à des formes de chantage insidieux, similaire à la méthode russe du "kompromat" : des moyens de pression pour obtenir des informations.
Un exemple : lorsque son principal financier depuis 1987, le milliardaire américain Leslie Wexner, veut mettre fin à leur relation en 2007, Epstein rédige un brouillon de lettre : "Toi et moi avons vécu des 'trucs de gang' pendant plus de 15 ans, écrit-il. Je te suis très redevable, tout comme tu l'es aussi, franchement." Et de préciser qu'il n'a "aucune intention de divulguer nos secrets".
Le poison des dossiers Epstein réside dans ces quelques lignes, parmi d'autres : une ébauche de lettre dont on ignore si elle a été envoyée, un destinataire immensément riche, une expression argotique ambiguë (gang stuff pourrait renvoyer à des parties fines), une possible menace voilée : l'assurance de ne pas divulguer des secrets induit aussi qu'on pourrait les révéler. Et quels sont ces "secrets" ? Pour les complotistes, il est aisé d'imaginer qu'Epstein partageait aussi des "trucs de gang" avec Donald Trump, Bill Clinton, Bill Gates, Elon Musk,…
Manque de discernement
La seule présence d'un nom dans les "Epstein Files" ou le fait d'avoir fréquenté le criminel sexuel n'implique ni culpabilité ni complicité. Personne en dehors de Jeffrey Epstein et son ex-compagne et associée Ghislaine Maxwell n'a été inculpé de crimes sexuels. Mais une question s'impose : comment des personnalités si haut placées ont-elles pu accorder leur confiance si longtemps à un homme sur lequel pesaient de lourds soupçons depuis le début des années 2000 ?
Plus grave : certaines d'entre elles n'ont pas coupé les ponts après une première condamnation de l'intéressé, en 2008. Dans leur empressement à se dédouaner, certains, tel l'ancien ministre français de la Culture, Jack Lang, n'ont pas eu un seul mot pour les victimes des abus de Jeffrey Epstein, dont la plupart étaient mineures au moment des faits. Selon les documents et les collectifs de ces victimes, elles seraient plus d'un millier.
Par ailleurs, plusieurs parlementaires des deux grands partis américains ont commencé à consulter, lundi 9 février, les documents non caviardés. Il en ressort que les noms de six hommes ont été occultés "sans explication" par le ministère de la justice américain. L'un d'eux est "assez haut placé dans un gouvernement étranger", a fait savoir le républicain Thomas Massie. Son homologue démocrate Ro Khanna a évoqué "une personnalité assez éminente" parmi les cinq autres. La loi américaine autorise des caviardages dans de strictes conditions, essentiellement pour préserver l'intimité des victimes.
Repères chronologiques
1982. Jeffrey Epstein crée J. Epstein & Co, dédiée à "la gestion de la fortune individuelle et familiale de clients disposant d'au moins un milliard de dollars".
1987. Epstein est engagé par Steven Hoffenberg comme consultant pour sa société, la Towers Financial Corporation, une agence de recouvrement de créances qui s'est avérée être une façade pour des montages financiers frauduleux.
1988. Epstein devient le fondé de pouvoir de Leslie Wexner, le fondateur de la marque de lingerie Victoria's Secret.
Vers 1990. Ghislaine Maxwell rencontre Jeffrey Epstein, qui la qualifie bientôt de "petite amie principale". À partir de 1992, elle est son assistante ou associée.
Vers 1995. Deux cadres de L Brands, la société mère de Victoria's Secret, appartenant à Leslie Wexner, informent leur direction qu'Epstein se fait passer pour un responsable du casting des mannequins de la marque de lingerie. On ignore si des mesures ont été prises.
1996. Maria Farmer, une étudiante en art, signale à la police et au FBI que sa sœur de seize ans et elle ont été agressées sexuellement par Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell dans une propriété d'Epstein en Ohio.
1996. Epstein renomme son entreprise The Financial Trust Company et l'enregistre aux îles Vierges américaines.
1997. Steven Hoffenberg est condamné à 20 ans de prison pour avoir monté une chaîne de Ponzi de 450 millions de dollars. Son ancien employé Jeffrey Epstein n'est ni poursuivi ni même entendu dans le cadre de l'enquête.
1997. Le mannequin Alicia Arden signale à la police une agression sexuelle commise par Epstein dans une chambre d'hôtel à Santa Monica.
1998. Jeffrey Epstein devient un client de la banque JP Morgan.
1998. Epstein achète une île privée, Little Saint James, dans les îles Vierges américaines, pour 8 millions de dollars.
Mars 2003. Vanity Fair publie un portrait de Jeffrey Epstein, "The Talented Mr Epstein" qui évoque la présence de "jeunes femmes russes" à ses soirées et évoque les soupçons sur l'origine frauduleuse de sa fortune. L'escroc Steven Hoffenberg est présenté comme son premier mentor.
2005. La police de Palm Beach ouvre une enquête sur Epstein pour agression sexuelle sur mineure suite à la plainte des parents d'une jeune fille de 14 ans.
Juillet 2006. Le FBI ouvre une enquête fédérale pour trafic sexuel. Trente-six victimes, mineures au moment des faits, sont identifiées.
Mai 2007. Les procureurs fédéraux disposent d'un acte d'accusation comportant 60 chefs d'accusation contre Epstein.
2007. Leslie Wexner envisage de mettre un terme à sa relation d'affaires avec Epstein. "Toi et moi avons vécu des 'trucs de gang' pendant plus de 15 ans", écrit ce dernier dans un brouillon de lettre, divulgué le 31 janvier 2026. Et de préciser qu'il n'a "aucune intention de divulguer nos secrets".
Février 2008. Wexner met fin à sa relation d'affaires avec Epstein.
2008. Dans le cadre d'un accord secret avec le procureur fédéral de Floride Alexander Acosta, Epstein plaide coupable de deux chefs d'accusation seulement pour proxénétisme sur mineure. Il est condamné à 18 mois de prison. Il a été libéré cinq mois plus tôt que prévu en 2009.
Juin 2014. JP Morgan clôture les comptes d'Epstein. "Nous ne sommes plus à l'aise avec ce client."
16 février 2017. Alexander Acosta est nommé secrétaire au Travail par le président Donald Trump alors en cours de premier mandat.
2018. Dix ans après sa première condamnation, le Miami Herald publie une série d'articles revisitant l'affaire Epstein. Cette couverture suscite l'attention.
Août 2018. Une plainte collective accuse Epstein d'avoir été le "co-conspirateur non inculpé" de Steven Hoffenberg et "l'architecte" de la chaîne de Ponzi orchestrée fin des années 1980. Menacé de parjure, Hoffenberg détaille pour la première fois l'implication d'Epstein.
6 Juillet 2019. Epstein est arrêté pour trafic sexuel au niveau fédéral.
12 juillet 2019. Alexander Acosta annonce sa démission de l'Administration Trump, quand il est révélé qu'il a négocié un accord avec Epstein en 2008.
10 août 2019. Alors qu'il est en attente de son procès, Epstein est retrouvé pendu dans sa cellule. Les enquêteurs ont conclu à un suicide.