Abelardo de la Espriella remporte la présidentielle en Colombie : "Il joue sur son image de chef d'entreprise à succès, presque mafieux..."
Chantre d'un discours de fermeté et conservateur, anti-élites, et outsider politique il y a encore quelques semaines, Abelardo de la Espriella, qui avait provoqué la surprise au premier tour du scrutin présidentiel colombien, devance d'un point son rival de gauche, Ivan Cepeda.
- Publié le 22-06-2026 à 09h21
- Mis à jour le 22-06-2026 à 11h43

Des cris de joie résonnent dans la salle de conférences un brin sinistre de cet hôtel sans charme du nord de Bogota. Une cinquantaine de soutiens d'Abelardo de la Espriella, le candidat d'extrême droite de la présidentielle colombienne, tous vêtus du maillot jaune de la sélection nationale, un symbole "patriotique" de la campagne de leur champion, commencent à danser au son de deux chansons : "Tigre de mi vida" et "Tigre Abelardo de la Espriella".
Abelardo de la Espriella dit "Le Tigre", millionnaire encore outsider politique il y a quelques semaines, est le nouveau président de la Colombie. Ce dimanche, il a emporté 49,66 % des suffrages face au sénateur de gauche Ivan Cepeda, qui récolte 48,7 % des voix. "Je n'hérite pas d'un pays facile. C'est une nation divisée, endettée, une nation qui a besoin d'être reconstruite : je ne vais pas promettre de miracles, je ne vais pas tromper le peuple avec des solutions magiques ; la reprise exigera du travail, des sacrifices, de la discipline et de la persévérance", a déclaré, quelques heures plus tard, "Le Tigre" face à des milliers de partisans, depuis Barranquilla, une ville de la côte caribéenne devenue le fief de sa campagne.
Déambulant dans une sorte de papamobile, il a prononcé son discours, protégé par une bulle blindée. Sa victoire a immédiatement été saluée par les figures de la droite colombienne, le président des États-Unis Donald Trump et son secrétaire d'État, Marco Rubio. "Je suis très heureux, parce que nous allons enfin sortir de quatre années particulièrement difficiles incarnées par un chef d'État qui n'a jamais compris le pays, qui n'a rien accompli de ce qu'il a promis", s'exclame, depuis la capitale, Gustavo Andrade, fonctionnaire au Secrétariat à la Culture de Bogota, en référence au président sortant Gustavo Petro. Malgré sa cote de popularité encore élevée, il suscite une profonde désapprobation, qu'Abelardo de la Espriella a largement exploitée. Il a affirmé qu'il démembrerait la gauche, et qu'il extraderait son prédécesseur aux États-Unis.
Un discours martial
La présidence de la Colombie sera sa première fonction publique. Homme d'affaires prospère, qui n'a d'ailleurs pas hésité à capitaliser sur son propre merchandising de campagne, Abelardo de la Espriella s'est surtout illustré pour sa carrière d'avocat pénaliste médiatique, commencée en 2002. Il a choisi de défendre des personnalités et des causes controversées, comme des chefs paramilitaires puis des responsables politiques qui s'étaient alliés à ces criminels, ainsi que l'homme de paille de l'ex-président vénézuélien Nicolas Maduro, Alex Saab, aujourd'hui poursuivi par la justice américaine. Il s'est présenté comme un farouche opposant à l'avortement, a multiplié les propos homophobes et misogynes, et a mis en avant sa ferveur catholique, quand il se décrivait athée il y a encore quelques années.
Mais c'est surtout son discours ultraconservateur en matière de sécurité qui a, semble-t-il, fait mouche. Sa position martiale et belliqueuse à l'égard des groupes armés qui sévissent en Colombie s'inspire de la stratégie du président du Salvador, Nayib Bukele. Abelardo de la Espriella promet la construction de 10 méga prisons sur le modèle du CECOT salvadorien, et une offensive militaire sans précédent depuis les gouvernements d'Alvaro Uribe. Il s'est prononcé en faveur de la suppression de la JEP, le tribunal de justice transitionnelle créé par l'accord de paix de 2016 avec la guérilla des FARC.
Passionné par la chasse, il souhaite libéraliser la vente d'armes aux Colombiens, sans dissimuler son goût pour la bagarre et la provocation.
Un style nouveau riche et anti-élites
Tout au long de sa campagne, il a mis en scène son train de vie fastueux, marqué par l'opulence de ses voyages en jet privé, ses vêtements de luxe et ses spiritueux d'exception. Ses meetings conçus comme de véritables shows, ont suivi la même voie. "Il joue sur son image de chef d'entreprise à succès, presque mafieux, et a réussi à toucher une frange du secteur informel qui n'a pas bénéficié des réformes de Gustavo Petro, des microentrepreneurs qui aspirent à s'enrichir", relève Yann Basset, professeur de sciences politiques à l'Université de Rosario.
Ce style nouveau riche, par ailleurs conspué par les élites andines de Bogota qui l'ont d'abord considéré comme un corroncho (terme péjoratif pour désigner le mauvais goût des habitants de la Côte), n'est pas sans rappeler celui de Donald Trump, qu'il admire. Il lui a aussi emprunté ses diatribes contre la classe politique traditionnelle. "Abelardo a su capter le ressentiment de la population contre les élites politiques, bien qu'il ait gagné grâce à leur appui, ce qu'il s'est gardé de mettre en avant", ajoute Yann Basset. Le dernier sondage Invamer révèle que les partis politiques sont l'institution la plus discréditée du pays, avec seulement 26 % d'opinions favorables.
Le choix de José Manuel Restrepo comme colistier, un économiste au profil technique, ancien ministre des Finances et du Commerce, a pourtant achevé de séduire ces mêmes élites. "Abelardo ne dispose pas de parti ni de majorité au Congrès, ce qui lui donne une marge de manœuvre limitée. Il va devoir négocier avec les partis classiques, et va sans doute revenir sur certaines de ses réformes. C'est une victoire au goût amer", poursuit Yann Basset. Elle donne toutefois un nouvel élan à la vague d'extrême droite qui s'impose en Amérique latine, contre laquelle la Colombie résistait jusqu'alors.