Ni Harris ni Trump ne peuvent se permettre de perdre cet Etat clé de l'Est américain
De tous les "swing states" qui décideront de l'issue de la présidentielle, la Pennsylvanie est probablement le plus important. Ses électeurs influenceront aussi la formation des majorités à la Chambre des représentants et au Sénat.

- Publié le 05-11-2024 à 06h38
- Mis à jour le 05-11-2024 à 11h49

Tous les regards seront braqués, mardi soir, sur ce bout d'Amérique : de tous les "swing states" dont dépendra l'issue de l'élection présidentielle, la Pennsylvanie est généralement considérée comme l'enjeu décisif. Avec ses 19 "grands électeurs" (sur un total de 538 – il en faut 270 pour être élu), elle pourrait faire pencher la balance dans un sens ou dans l'autre selon les divers scénarios susceptibles de mener Kamala Harris ou Donald Trump à la victoire. En d'autres termes, c'est l'État que ni la Démocrate ni le Républicain ne peuvent se permettre de perdre, sous peine de perdre très probablement aussi l'élection.
Ce raisonnement ne tient naturellement pas compte d'éventuelles surprises. Chaque élection en réserve aux candidats. Hillary Clinton imaginait-elle de s'incliner au Michigan et dans le Wisconsin en 2016, et Joe Biden de gagner en Arizona et en Géorgie en 2020 ? Elle ne prend pas davantage en considération les configurations les plus improbables auxquelles peuvent aboutir les votes dans les "États pivots", voire dans les autres : un ultime sondage du journal "Des Moines Register" donnait dimanche un avantage de 3 % à Kamala Harris dans le très conservateur Iowa ! Si, par extraordinaire, les astres s'alignent, on obtient un résultat final que rien ne laissait prévoir. Ainsi Barack Obama, dont on pensait qu'il s'imposerait au mieux de justesse, finit-il par triompher en 2008 à la faveur d'un raz-de-marée : avec 365 grands électeurs contre 173 seulement pour John McCain.
"L'Alabama sans les Noirs"
Si l'issue devrait donc a priori dépendre du choix dans six autres "swing states" (Caroline du Nord, Géorgie, Michigan, Wisconsin, Arizona et Nevada), la Pennsylvanie est logiquement restée jusqu'au bout celui où les deux candidats n'entendaient rien lâcher. Ils y ont fait intensément campagne – Donald Trump faillit même y être assassiné, le 13 juillet. Et les Démocrates y ont poursuivi une nouvelle stratégie. Ils savent pertinemment que les villes leur sont acquises et que les zones rurales préfèrent les Républicains ; selon la fameuse formule du consultant James Carville, entre Pittsburgh et Philadelphie, c'est "l'Alabama sans les Noirs". Ce n'est, toutefois, pas une raison, pensent-ils, pour déserter le champ de bataille.
L'équipe de Kamala Harris a, par conséquent, innové en ouvrant une cinquantaine de bureaux de campagne à travers toute la Pennsylvanie (un État grand comme quatre fois la Belgique, avec 13 millions d'habitants), y compris une quinzaine dans des comtés où Donald Trump l'avait emporté en 2020 avec plus de 10 % d'écart. L'objectif n'est évidemment pas d'espérer gagner là où les Républicains sont solidement majoritaires, comme dans le comté de Somerset, au sud-est de Pittsburgh, mais bien de rogner le plus possible ces majorités, de manière à gonfler le total des voix que Harris récoltera à l'échelle de l'État. À deux exceptions près (le Maine et le Nebraska), les États attribuent la totalité de leurs grands électeurs au candidat qui se classe en tête ("winner-take-all"). Pour enlever la Pennsylvanie, c'est simple : il faut amasser le plus possible de suffrages, peu importe où.
L'importance cruciale des législatives
Cet investissement sans précédent était évidemment essentiel pour la présidentielle, en sachant à quel point la lutte est de nouveau indécise en Pennsylvanie. Donald Trump l'avait emporté en 2016, de 44 000 voix sur près de six millions, avant de perdre, en 2020, de 81 000 voix. Mais la mobilisation devait aussi aider les Démocrates aux législatives, alors qu'ils veulent conserver la majorité au Sénat et la reconquérir à la Chambre des représentants. On vote, en effet, mardi, pour renouveler les 435 députés au Congrès et 34 des 100 sénateurs. Or la Pennsylvanie est en première ligne sur ces deux fronts également.
Le Parti démocrate affronte les sénatoriales en position de faiblesse, avec plus de sièges à défendre que le Parti républicain, raison pour laquelle il lui sera très difficile de conserver sa fragile majorité actuelle (51 sièges sur 100). Une dizaine de scrutins sont suivis avec intérêt, chacun d'eux pouvant potentiellement inverser le rapport de force dans le futur Sénat : du Maryland au Montana, de l'Arizona au Michigan, de l'Ohio au Nevada, et même au Texas, où l'avenir de Ted Cruz, un ancien rival de Donald Trump devenu un courtisan, est menacé par la bonne performance de son adversaire démocrate, Colin Allred.
La Pennsylvanie est aussi l'un de ces États où le sénateur sortant est sur un siège éjectable. Bob Casey y brigue un quatrième mandat de six ans et la cause a longtemps semblé entendue, les enquêtes d'opinion créditant le Démocrate d'une avance de 5 à 8 % sur son adversaire républicain, Dave McCormick. L'écart s'est, cependant, resserré pour placer les deux hommes dans un mouchoir de poche. Casey a, pour lui, la notoriété et peut invoquer le jugement de… Donald Trump, qui voyait jadis, en McCormick, "un Républicain de Wall Street" : il est l'ancien CEO de Bridgewater Associates, un des plus gros fonds spéculatifs au monde. L'issue n'en est pas moins incertaine.
Trois "swing districts"
Et que dire de l'impact de la Pennsylvanie sur la prochaine majorité à la Chambre ! Trois circonscriptions, les 7e, 8e et 10e, sont des "swing districts" dans un "swing state". Les deux premières sont tenues par des députés démocrates, Susan Wild et Matt Cartwright, tandis que la troisième l'est par un Républicain, Scott Perry. Tous se battent pour un nouveau mandat de deux ans. Le cas de Cartwright retient particulièrement l'attention : sa circonscription inclut Scranton, la ville natale de Joe Biden, malgré quoi Donald Trump s'y est imposé en 2020.
Enfin, en marge de ces scrutins, lors desquels les Américains éliront aussi leurs représentants au niveau de l'État et de nombreux détenteurs de l'autorité à l'échelon local, des juges aux shérifs, des référendums sont organisés sur de multiples sujets d'intérêt public, de l'enseignement à la justice ou à la santé. Ceux sur l'introduction d'une protection constitutionnelle du droit à l'avortement, dans huit États (Arizona, Colorado, Dakota du Sud, Floride, Maryland, Missouri, Nevada et New York), sont susceptibles de mobiliser les électeurs. Avec une influence sur l'élection présidentielle qu'on ne tardera pas à mesurer.