Les talibans ont un objectif selon l'Onu : "rendre les femmes invisibles"
Les interdits se multiplient. Dernières victimes, les présentatrices de télé.
- Publié le 27-05-2022 à 19h37
- Mis à jour le 26-07-2022 à 15h06

Pétris de leur islamisme deobandi ultraconservateur, les talibans arrivent progressivement à leurs fins, neuf mois après leur prise de pouvoir à Kaboul : gommer les femmes afghanes de la vie publique et politique, les cantonner à la maison, sans accès à l'enseignement secondaire ou universitaire, recouvertes d'un hidjab strict ou, pire, de la burqa et seulement autorisées à voyager sous la protection d'un mahram, un chaperon mâle de la famille dans l'islam fondamentaliste.
L'objectif, a condamné jeudi le rapporteur de l'Onu sur les droits humains en Afghanistan, le Néo-Zélandais Richard Bennett, est "de rendre les femmes invisibles de la société".
Sur ordre du chef suprême des talibans, le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice a ajouté une interdiction de plus la semaine dernière : l'imposition du voile intégral aux présentatrices de télévision.
Une image est devenue iconique : celle de la présentatrice de ToloNews Khatera Ahmadi, toute drapée de noir, exténuée avant le passage à l'antenne, avec "une difficulté à respirer à cause du voile" qui lui recouvre le visage, explique Saad Mohseni, propriétaire du groupe Moby et fondateur de cette chaîne de télévision, la plus regardée en Afghanistan.
"Je ne peux ni respirer ni parler correctement. Comment faire mon travail ?" a réagi Khatera Ahmadi.
Les présentateurs masculins de Tolo TV ont bien porté un masque buccal noir durant quelques jours en guise de solidarité, mais le mouvement s'est arrêté le 25 mai. La chaîne de télévision a précisé dans un communiqué que son but n'était pas de désobéir aux nouveaux maîtres de Kaboul, mais de contester l'interprétation du port du voile intégral.
Auparavant, dans la république islamique d'Afghanistan soutenue par le camp occidental, les présentatrices portaient le voile mais laissaient apparaître leur visage.
Les présentateurs masculins craignent aussi de devoir porter le salwar kameez, la tunique traditionnelle afghane, et le turban, au lieu de leur veston à l'occidentale. C'est déjà le cas à la télévision d'État.
Tout en promettant un régime plus flexible aux diplomates, les talibans ont renoué avec les pratiques qui étaient les leurs lorsqu'ils étaient au pouvoir de 1996 à 2001. Début mai, après s'être contentés du foulard, ils ont imposé le port du voile intégral, de préférence la burqa, aux femmes marchant en rue.
Une dizaine de femmes ont bravé courageusement les interdits, jeudi à Kaboul, en exigeant le retour des filles dans l'enseignement secondaire. "L'éducation est mon droit - c'est l'identité de ma religion. Vous m'avez pris ma nourriture et mon travail, ne prenez pas mon stylo", disait l'un de leurs calicots.
Un mouvement de contestation (#freeherface et #LetAfghanGirlsLearn) a certes émergé sur les réseaux sociaux, mais il est largement réservé à une élite urbaine.
L'islam intégriste, auquel se mêle un nationalisme pachtoune, impose sa loi partout ailleurs.
Surenchère avec les terroristes
Une explication - mais ce n'est pas la seule - de la radicalisation du régime taliban à l'égard des femmes : les avertissements lancés début avril à la fois par l'État islamique-Khorasan (EI-K) et Al Qaïda reprochant le "laxisme" actuel à l'égard des vêtements portés par les femmes.
Les groupes terroristes accusent les talibans, dans leur propagande, de fermer les yeux sur le train de vie luxueux de certains de leurs dirigeants au Qatar, alors que l'Afghanistan croule sous la pauvreté. Et leurs filles sont envoyées à l'école.
Les talibans combattent durement l'EI-K depuis des années. Pourtant, le groupe terroriste poursuit sa politique de purification religieuse. Il multiplie les attentats ces dernières semaines contre des membres ou des mosquées des communautés chiite hazara ou sunnite soufi que l'EI-K considère comme "hérétiques". Mercredi, l'EI-K a notamment revendiqué un attentat contre trois minibus dans le quartier hazara de la grande ville du Nord Mazar-i-Sharif. Il a fait au moins dix morts et une quinzaine de blessés.