Pourquoi Kim Jong-un s'affiche-t-il avec Ju-ae, sa "fille adorée" ? "Le message clé derrière cette apparition est simple"
La propagande a publié plusieurs images de la fille du leader suprême de Corée du Nord accompagnant son père sur des sites de lancement de missiles.
- Publié le 07-01-2023 à 22h25

Officiellement, on ne sait rien d'elle. Ni son nom ni son âge. Seules ont circulé quelques photos, où elle pose avec son père auprès de missiles balistiques et d'ingénieurs militaires. Le régime nord-coréen l'a qualifiée "d'enfant adorée" du leader suprême, Kim Jong-un, et ce titre a suffi à déclencher des torrents de curiosité et d'hypothèses. Selon les services de renseignement sud-coréens, la fille du dictateur s'appellerait Ju-ae et serait née en 2013. L'ancien basketteur Dennis Rodman, devenu VRP de luxe du régime de Pyongyang, l'a tenue dans ses bras quelques mois après sa naissance lors d'une de ses visites en Corée du Nord. Elle aurait deux frères, l'un plus âgé, l'autre plus jeune, mais aucun n'est jamais apparu en public.
Ju-ae est quant à elle entrée en scène pour la première fois le 19 novembre, au lendemain du lancement d'un missile balistique intercontinental Hwasong-17, le plus gros jamais développé par Pyongyang. La propagande a diffusé des photos de la fillette, probablement âgée de 9 ou 10 ans, marchant sur le pas de tir, main dans la main avec Kim Jong-un. Quelques jours plus tard, elle est apparue à nouveau sur des photos de groupes avec les ingénieurs du programme balistique, main sur l'épaule de son père sanglé dans un imper en cuir. Avec son manteau noir à col de fourrure et sa coiffure, elle-même ressemblait de manière frappante à sa mère, Ri Sol-ju, la femme de Kim Jong-un. Une dernière série de clichés a été publiée le 1er janvier, où Ju-ae parcourt, toujours avec son père, un site de fabrication de missiles.



"Transmission de la loyauté"
Dans un pays où toute apparition publique du leader suprême est soigneusement chorégraphiée, ces images charrient de nombreux symboles. "Ri Sol-ju elle-même est généralement désignée comme la "camarade Ri Sol-ju" plutôt que comme "Première Dame respectée". Il est tout à fait exceptionnel de désigner Ju-ae par le titre "d'enfant adoré"", note Cheong Seong-Chang, spécialiste de la Corée du Nord à l'institut Sejong, dans un billet de blog. La propagande du régime lui a consacré une place importante, en publiant par exemple 17 photos d'elle au lendemain de sa deuxième apparition dans le Rodong Sinmun, l'organe officiel du régime.
Cette couverture a alimenté les hypothèses sur la place de Ju-ae dans la succession. Cheong Seong-Chang estime par exemple que "Kim Jong-un prépare minutieusement la transmission de la loyauté des cadres et du peuple nord-coréens à sa fille". Troisième fils de Kim Jong-il, lui-même est arrivé au pouvoir dans des circonstances difficiles et n'a pas hésité à éliminer son oncle et son demi-frère pour consolider son emprise sur le régime.
"Il est trop tôt pour présenter Ju-ae comme héritière. Le message clé derrière son apparition est simple : le régime tient et la dynastie survivra, explique Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique. La résilience est affirmée, alors que la Corée du Sud et les Etats-Unis se sont entraînés cet été à des frappes de "décapitation éclair" [qui viserait directement la tête du régime, ndlr]."
Modernisation de la communication politique
L'entrée en scène de Ju-ae intervient également à un moment où le programme balistique du régime ne cesse de progresser. En 2022, Pyongyang a lancé deux missiles intercontinentaux pour la première fois en cinq ans, envoyé des drones survoler le territoire de son voisin du Sud et multiplié les tirs de missiles. Le Nord se prépare aussi à mener son septième essai nucléaire. La présentation de Ju-ae s'inscrit dans la même logique. Chaque apparition de la jeune fille est liée au programme nucléaire et balistique. "Ce programme a une dimension identitaire en Corée du Nord. Selon le narratif du régime, la dynastie Kim est souveraine parce qu'elle a amené la dissuasion nucléaire au pays, explique Antoine Bondaz. Présenter la fille de Kim Jong-un au moment du lancement d'un missile intercontinental, c'est lier encore plus indissociablement la famille au régime."
Le leader suprême a déjà habilement recours à sa sœur, Yo-jong, depuis 2018. Après avoir représenté son frère à la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'hiver en Corée du Sud, à l'époque de la détente intercoréenne, et après l'avoir secondé lors de ses rencontres avec Donald Trump, elle est devenue une sorte de porte-parole du régime à l'international. "Kim a modernisé la communication politique du régime. Il a fait en sorte d'apparaître plus proche des gens, de faire des discours en public, chose que son père ne faisait que rarement. La mise en avant de sa famille s'inscrit dans la même logique", estime Antoine Bondaz. Fille préférée de son père, Ju-ae n'en demeure pas moins, pour l'instant, un simple rouage de la propagande du régime.
