Brexit: Comment on en est arrivé là
Le Premier ministre David Cameron a convoqué un référendum sur l'Union européenne, dans le but de maîtriser la frange eurosceptique de son parti conservateur. Mal lui en a pris.
- Publié le 24-06-2016 à 07h06
- Mis à jour le 30-12-2020 à 17h28

En ce matin du 23 janvier 2013, dans les bureaux londoniens de l'entreprise financière américaine Bloomberg, le Premier ministre britannique s'apprête à prendre la parole. Derrière le pupitre où il s'installe, deux mots se détachent du fond : "Britain and Europe". Le décor est planté. "Ce matin, je veux parler du futur de l'Europe", entame David Cameron. Au cours de son discours de 37 minutes, il s'engage à inscrire dans le manifeste de son parti conservateur pour les élections de 2015 la "négociation d'un nouvel arrangement avec nos partenaires européens". Et précise : "Une fois les nouvelles relations renégociées, nous consulterons les Britanniques par référendum en leur proposant un choix très simple, pour ou contre le maintien dans l'UE, sur la base du nouvel arrangement", avant la fin 2017.
Le "Bloomberg speech" affole les salles de rédaction même si, en réalité, la question était moins de savoir "si" mais "quand" Cameron sortirait du bois à ce sujet. "Ce n'était pas une surprise, il avait prévenu les institutions et plusieurs capitales auparavant", rappelle une source haut placée au sein des institutions européennes. Qui ajoute : "On savait qu'il s'était mis dans un engrenage."
Pression intenable
Arrivé au pouvoir en mai 2010, David Cameron, qui n'est pas lui-même un chaud partisan de la construction européenne (c'est un euphémisme) n'est en effet jamais parvenu à juguler les poussées de fièvre eurosceptique, voire anti-européenne, d'une frange du parti tory. Elle est composée d'élus conservateurs qui entendent que le Royaume-Uni se libère du "joug" de "Bruxelles" et retrouve sa liberté pleine et entière, et d'autres qui estiment que la réglementation européenne nuit au libre-échange - les deux catégories ne sont pas mutuellement exclusives. La crise de la zone euro, le souci du Premier ministre de ménager son europhile partenaire de coalition libéral-démocrate et la montée en puissance l'anti-européen Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni (Ukip) ne contribuent pas à ramener le calme dans les rangs des rebelles.
Aucun des gages donnés par David Cameron ne les satisfait : ni le retrait, en 2010, du parti conservateur du Parti populaire européen, la coupole des partis de droite et de centre-droit de l'Union; ni son refus de signer le traité budgétaire, ni ses attaques contre le budget européen.
En novembre 2011, il apparaît clairement que le Premier ministre et leader conservateur a perdu le contrôle de ses troupes. Lors d'un vote à la Chambre des Communes, 81 députés tory votent une résolution réclamant la tenue d'un référendum sur l'appartenance du Royaume-Uni à l'UE, contre l'avis du gouvernement, et la ligne du parti. En juillet 2012, ils sont 100 à signer une lettre portant la même demande, insistante.
David Cameron sait qu'il ne pourra pas éternellement repousser, encore moins ignorer, la demande de cette bruyante partie de son camp pour un référendum "in-out". Aussi décide-t-il de se lancer dans le bain, en janvier 2013. Avec une certaine dose d'inconscience.
Au sein des institutions européennes, on s'inquiète vivement des risques économique, politique et géostratégique que poseraient à l'Union un Brexit, l'appellation désormais familière qui désigne la sortie du Royaume-Uni de l'UE. David Cameron cherche à les rassurer. "A l'été 2014, il traçait le parallèle avec le référendum sur l'indépendance de l'Ecosse", qu'il avait autorisé, rappelle la même source. "Il pensait que les Ecossais n'oseraient pas voter pour l'indépendance, et que la question serait réglée pour vingt ans. Il faisait le même raisonnement pour le référendum sur l'UE." Les Ecossais votent certes pour le maintien dans le Royaume-Uni, en septembre 2014, mais seulement après l'engagement de dernière minute dans la campagne, de tous les partis "de Westminster", quand il apparaît que les nationalistes écossais sont en passe de réussir leur pari. Visiblement, David Cameron n'a tiré aucune leçon de cet épisode.
Vainqueur des élections, isolé à Bruxelles
En mai 2015, le parti conservateur remporte une victoire à l'ampleur inattendue lors des élections générales. Débarrassé de l'encombrant partenaire libéral-démocrate, fort d'une majorité absolue David Cameron se retrouve otage de sa promesse de 2013. Le 28 mai, devant la Chambre des Communes, la Reine Elizabeth II annonce que "(son) gouvernement renégociera la relation du Royaume-Uni avec l'UE, et poursuivra la réforme de l'UE dans l'intérêt de tous ses Etats membres. En parallèle, une législation sera introduite pour fournir un référendum sur l'appartenance à l'UE avant la fin 2017". Alea jacta est, comme diraient d'autres.
Reste à présent à renégocier le contrat de mariage avec les autres Etats membres, et les institutions de l'Union. Plus vite dit que fait. D'autant que ses pairs européens ont envoyé à David Cameron le signe qu'ils ne céderont pas au chantage. En juin 2014, après les élections européennes, à l'issue desquelles le Ukip remporte plus de sièges d'eurodéputés (22) que les tories (20), David Cameron tente de donner des gages de fermeté en s'opposant à la nomination du Luxembourgeois Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne. L'alors président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, met tout en œuvre pour éviter au Britannique un vote inédit, qu'il est certain de perdre. Cameron s'entête. Le résultats est sans appel : vingt-six chefs d'Etat et de gouvernement approuvent la désignation de Juncker, le Hongrois Viktor Orban étant le seul à se ranger aux côtés du Premier ministre britannique. C'est une défaite cuisante sur la scène européenne que David Cameron présente comme un acte de résistance auprès de son opinion publique.
Mais que veut Cameron ?
Personne n'a envie de rouvrir les traités pour les beaux yeux de Londres et la Commission trace ses lignes rouges : pas touche aux libertés fondamentales de l'Union, dont celle de libre circulation. David Cameron souhaite la restreindre, pour freiner l'entrée de ressortissants d'Europe centrale et orientale venus tenter leur chance outre-Manche, d'autant qu'elle s'appliquera bientôt aux derniers entrés Bulgares et Roumains. Le Premier ministre britannique effectue une tournée des capitales, pour tâter le terrain, mais reste dans le flou quant à ses demandes. "On ne sait pas ce que Cameron veut exactement", s'agace un autre diplomate. "Là, on a atteint les limites de ce processus", glisse une autre source européenne." Pour pouvoir avancer, il faut à présent que les Britanniques nous fournissent un document écrit exhaustif détaillant clairement leurs demandes. Ce n'est que sur cette base que l'on pourra négocier".
Les quatre demandes de Londres
Le Britannique pose, enfin, ses exigences lors du sommet européen de novembre 2016. Le Premier ministre britannique réclame ainsi que l'UE reconnaisse qu'elle est un club à plusieurs monnaies et ne désavantage pas les Etats non membres de la zone euro dans ses décisions. Il demande que l'accent soit mis sur la compétitivité du marché unique avec notamment une simplification des réglementations - la Commission Juncker a déjà devancé ses désirs avec son agenda "Better regulation". David Cameron veut par ailleurs que son pays - qui n'est pas dans la zone euro, pas dans l'espace Schengen, n'est pas tenu par le respect de la Charte européenne des droits fondamentaux et picore ce qui l'intéresse dans les matières de justice et affaires intérieures - soit exempté de l'obligation d'aller vers "une union sans cesse plus étroite", et appelle au renforcement du pouvoir des parlements nationaux. Enfin, il exige de mieux pouvoir contrôler l'immigration de citoyens européens en supprimant par exemple les aides sociales pendant quatre ans. "Il y a des demandes difficiles et des demandes moins difficiles", commente la chancelière allemande Angela Merkel, tandis que la Commission juge certaines requêtes "hautement problématiques"
L'objectif est de parvenir à un accord en février. Les Vingt-sept sont prêts à aider Cameron à se sortir du piège qu'il a lui-même creusé, mais sans entrain. "Ce que nous sommes occupés à faire, c'est de régler un problème de politique intérieure et même le problème d'un parti", maugrée un diplomate. Et pas à n'importe quel prix.
L'interminable sommet de février
L'heure de vérité approche. Lors du Conseil européen des 18 et 19 février 2015, David Cameron débarque avec, sous le bras, ses quatre demandes qui posent toutes, à des degrés divers, des problèmes aux autres Etats membres. Le président du Conseil européen et "facilitateur en chef", Donald Tusk, plante le tableau. "Nous sommes au milieu d'une négociation très difficile et très sensible. Une chose est claire : ça passe ou casse". Le Conseil européen est interminable. David Cameron surjoue le rôle du combattant seul contre tous, à l'attention de son opinion publique. Comme il est acquis que la nuit du jeudi au vendredi sera courte, il est annoncé que l'"English breakfast" des chefs d'Etat et de gouvernements programmé vendredi matin se transformera en brunch, lors duquel sera présentée une seconde version du texte de compromis sur laquelle travaillent les "sherpas" des délégations et des institutions. La journée repart sur le mode des négociations bilatérales. Les progrès sont lents. Très lents. Tellement lents que le brunch est annoncé lunch. Puis "repas", puis "dîner". Puis en "dîner tardif". Dans le jargon des diplomates, cela pourrait être un sommet "à trois chemises". La chancelière Merkel est à ce point affamée qu'elle descend se chercher une portion de frites sur la place Jourdan toute proche.
Au final, David Cameron obtient satisfaction. Il fait savoir qu'il fera campagne pour le maintien de son pays dans l'Union, lors du référendum dont la date est fixée au 23 juin. Non sans avoir précisé, lors de sa conférence de presse qu'il "n'aime pas Bruxelles" mais qu'il aime "la Grande-Bretagne". Donald Tusk réplique, lors de la conférence de presse des deux présidents, qu'il "aime la Grande-Bretagne et Bruxelles". Avec le ton grinçant et caustique qu'on lui connaît, Jean-Claude Juncker, affirme lui, aimer "Bruxelles plus que tout autre endroit en Europe". Suivez son regard…
La sale campagne du référendum
Cameron rentre victorieux ? Pas si vite. Ce qu'il a obtenu est insuffisant, aux yeux des eurosceptiques. "Est-ce tout (ce que tu as obtenu), David ?", titre la presse tabloïde, acquise à la cause du Brexit.
La campagne est âpre. Et à la différence de celle du référendum écossais, les deux principaux partis de Westminster y entrent en ordre dispersé. Le nouveau leader du Labour, Jeremy Corbyn, ne soutient le Remain que du bout des lèvres. Les tories sont plus divisés encore. Cameron emmène le camp du maintien, mais certains ministres de son gouvernement font campagne pour la sortie de l'Union. Et surtout, l'ancien maire de Londres, le populaire Boris Johnson, meilleur ennemi de David Cameron, se range dans le camp des Brexiters, comme il l'annonce, par SMS (!) au Premier ministre, avant d'en informer la presse.
Les Remainers insistent sur le choc que subirait l'économie du pays en cas de Brexit, un argument de campagne que leurs opposants surnomment "project fear", la campagne de la peur. Les Brexiters invitent, eux, les Britanniques à "reprendre leur pays", puis abattent, dans la dernière ligne droite, leur carte maîtresse : l'immigration. Avec, dans le chef du leader du Ukip, Nigel Farage, de lourds accents xénophobes. En pleine crise de l'asile européenne, et alors que le nombre de migrants de l'est de l'Europe croît au Royaume-Uni, le thème est doublement porteur.
Pendant ce temps, les autres capitales et les institutions européennes se gardent bien de dire, ou de faire quoi que ce soit qui leur vaudrait une accusation d'ingérence. Tout juste se borne-t-on à répéter aux Britanniques que l'on tient à eux et que l'Europe regretterait de les voir larguer les amarres. Plus discrètement, et depuis le début de son mandat, la Commission Juncker garde dans ses tuyaux toute proposition qui donnerait du grain à moudre aux tabloïdes britanniques.
Le "Out" prend les devants dans les sondages. Jusqu'à ce que la campagne prenne un tour d'une violence aussi inouïe qu'inédite, quand un Britannique fasciné par l'extrême droite assassine la députée travailliste pro-UE Jo Cox, à Birstall, dans le nord de l'Angleterre, en criant "British first" ('la Grande-Bretagne d'abord'), selon plusieurs témoins. On pense alors que ce tragique événement vient de faire basculer la pièce du côté du "In", qui reprend l'avantage. "Si l'on s'en tient aux arguments rationnels, le In devrait l'emporter", avance un diplomate, à la veille du scrutin. "Mais les derniers débats télévisés ont montré que l'importance des arguments émotionnels. Et il ne faut jamais négliger la force des arguments émotionnels."
Le reste appartient, déjà, à l'histoire.